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Lutine (2016)
de Isabelle Broué
publié le samedi 11 février 2017

par Théo Kayan
Jeune Cinéma en ligne directe

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Il pleuvait froid ce soir là. Et j’allais voir un film, qui n’est ni une fiction ni un documentaire, sans producteur, sans diffuseur, dans un endroit qui n’est pas une salle de cinéma (1). Une soirée plus qu’improbable, mais n’est-ce pas ce fameux hasard qui fait les beaux films ?

Lutine (2) est défini par sa réalisatrice comme un OFNI : Objet filmique non identifié.
Non identifié parce que fait à la maison, non identifié parce que ni documentaire, ni fiction, non identifié parce que fait avec peu ou pas d’argent, non identifié parce que sans distributeur. (3)

C’est l’histoire d’une réalisatrice qui décide de tourner, un film autoproduit sur le lutinage, nommé aussi "polyamour", ou la non-exclusivité relationnelle - une éthique des relations amoureuses basée sur le rejet de l’obligation d’exclusivité (sentimentale et sexuelle).

Isabelle Broué doit donc faire avec les moyens du bord, sans aucun argent ou presque. Elle tient son propre rôle, tourne dans son appartement, avec ses amis comédiens (ou non) mais surtout avec une sincérité totale, sans filet aucun. C’est l’histoire d’une femme qui se donne sans compter, au risque de tout perdre : son couple, son film, sa crédibilité professionnelle, une histoire d’un courage rare.
N’est-ce pas ce que l’on demande aux cinéastes et que l’on ne voit quasi plus sur les écrans ?

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Au finale, une œuvre d’une vérité totale sur : Comment essayer d’aimer autrement ? Plus justement, avec honnêteté, sortir des sentiers battus qui nous ont tant cassé la gueule. Comment nous déprogrammer de ces carcans qui ont construit nos histoires d’amour, parfois à notre insu ?

Mais aussi qu’est-ce que faire un film ? Sur ce qu‘il en coûte, surtout quand vous avez la folie de tourner sans argent, c’est visiblement hors de prix.

Ce choix d’imbriquer ces deux thèmes peut paraître étrange mais dans le fond, faire un film, n’est-ce pas toujours une histoire de désir, d’amour ? Il est donc complétement justifié de traiter de nouvelles voies d’aimer tout en éprouvant de nouvelles voies pour faire exister un film. Le tout avec beaucoup d’humour, d’optimisme, d’auto-dérision, de profondeur et avec de grands moments de justesse et d’émotions.

Outre que Isabelle Broué a réussi son pari fou, c’est aussi une sacrée comédienne. À tel point qu’elle arrive à brouiller complètement les pistes, Et nous ne savons plus ce qui est de l’ordre de la fiction ou du documentaire.
Une mention toute spéciale à Mathieu Bisson (mais bon sang, est-ce vraiment son amoureux ou un acteur ?) et Philippe Rebbot (que l’on croise régulièrement dans des seconds rôles, toujours marquant de générosité et de poésie). Mais ils sont tous troublants de vérité et de sensibilité.

On a rencontré une cinéaste féministe qui pousse ses consœurs à aimer sans culpabilité, qui tente d’éprouver d’autres voies d’égalités. Car il est clair que pour le masculin, aimer au pluriel est socialement mieux perçu. Mais en plus, Isabelle Broué, à l’instar de Jane Campion (sans budget) arrive, tout en étant purement féministe, à aimer et à filmer merveilleusement bien les hommes. Elle les rend très beaux.

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Ce genre de films pirates se développe de plus en plus.

De Au cas où je n’aurais pas la palme d’or de Renaud Cohen (2012, cité dans le film), en passant par Ceci est mon corps de Jérôme Soubeyrand (2014), il devient évident qu’une jolie part de l’oxygène du cinéma français est là. Dans ces films qui peinent ou ne trouvent pas de distributeur. Cela nous interroge grandement sur les voies de productions actuelles, leurs soutiens étatiques et télévisuels qui sont de plus en plus des censures ne disant pas leur nom.

Une légère réserve tout de même, le montage est parfois inégal. Surtout vers la fin, un léger manque de rythme dilue quelques peu l’attention. Certaines redites gagneraient à être raccourcies. Mais même ce petit défaut est aussi éloquent sur certains écueils à "faire des films sans argent". Car visiblement le plus difficile semble être de réussir à terminer pareille aventure, tout en gardant le même rythme du départ et son envie intacte de cinéma, après tant de coups.

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La toute fin du film est drôle et force est de constater que Isabelle Broué a non seulement la force d’aller au bout mais elle a également la folie salvatrice de toujours croire au cinéma et à l’amour.

À la sortie de cette soirée, on ne se croit pas encore prêt pour le polyamour mais on le cerne bien mieux. On me se prend à rêver qu’on peut encore aimer à la folie. Et qu’on a bien raison de croire encore et toujours au cinéma.

Théo Kayan
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Le Pitch Me, 45 rue des Trois-Bornes, 75011 Paris.
Quel indicible plaisir de me retrouver à la table de gens avec qui on converse et on rit, dans un espace de "vraies" rencontres, de nouveautés et de dialogues, pour sortir de la sidération générale actuelle qui nous fait croire que nous sommes tous des zombis peureux.

2. Lutine, le film.

3. Aux dernières nouvelles, Lutine a été sélectionné au Vancouver International Women IN Film Festival, 26e édition, 10-19 mars 2017. À Paris, prochaine projection, pour la Saint-Valentin, dimanche 12 février 2017 au Café de Paris à partir de 14h30, dans le cadre d’une grande après-midi autour d’un thème plus général : le consentement.

Lutine. Réal, sc : Isabelle Broué ; image : Isabelle Razavet ; son : Laurent Benaïm, Rym Debbarh-Mounir, Mélissa Petitjean ; mont : Sonia Bogdanovsky. Int : Isabelle Broué, Mathieu Bisson, Philippe Rebbot, Agathe Dronne, Laurent Lederer, Bruno Slagmulder, Anne Benoît, Françoise Simpère, Yann Kerninon, Caroline Broué (France, 2016, 98 mn).

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