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Deux mots de technique (avant effacement)
publié le samedi 4 mars 2017

par Bernard Chardère
Jeune Cinéma n°315-316, printemps 2008

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Une fois, la foudre est tombée sur l’avion dans lequel je me trouvais. Tout le monde s’est mis à pousser des hurlements effroyables. À ce moment-là, j’ai réalisé que la culture, c’est ce qui doit vous empêcher de crier quand l’avion tombe.
Arturo Perez-Reverte

On peut commencer en lisant le journal :

"Le numérique est un colosse à la mémoire d’argile : il oublie l’information avec une rapidité insoupçonnée de la plupart de nos contemporains. Aucune raison fondamentale à cela, si ce n’est la négligence de notre société à développer des technologies adaptées. […] Les bandes magnétiques vieillissent en une dizaine d’années, et la seule façon de conserver les informations est de les recopier sur une bande plus neuve, etc, ad infinitum. C’est ce que font les grandes bibliothèques pour conserver leurs données ; mais si la recopie est oubliée pendant un certain temps, tout est perdu. […] Jamais, dans toute l’histoire, l’humanité n’a utilisé de techniques aussi instables pour enregistrer ses données. […] Dans la réalité, beaucoup de CD enregistrables ont une durée de vie de seulement quelques années. […] L’humanité perd la mémoire.

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Comment en sommes-nous arrivés à une telle régression, alors que les parchemins du Moyen-Âge ou les tablettes cunéiformes assyriennes ont traversé des dizaines de siècles ? Notre civilisation de consommation n’est pas armée pour traiter ce genre de problème. […] Les forces du marché paraissent à elles seules incapables de développer un support d’enregistrement qui prenne en compte la nécessité impérieuse d’une conservation à long terme, comparable à celle d’un document écrit sur papier (quelques siècles). Les quelques laboratoires publics qui s’intéressent à ce problème se heurtent au fait qu’il n’est pas considéré comme prioritaire".

Frank Laloë, directeur de recherches au CNRS (Le Monde, 28 janvier 2008).

Se souvient-on des protestations de Langlois quand le Service cinématographique des Armées décida de recopier ses films FLAM sur support NON FLAM et, suite logique, de détruire les originaux ? Bon, c’étaient des militaires, pas des bibliothécaires.

Se souvient-on de la poudre aux yeux super-technologique up to date qui expliquait que la pellicule pouvait, devait disparaître, remplacée avantageusement par le fil (à couper le beurre), par le numérique, par rien qui, prodige de la science, ne s’effacerait jamais, au grand jamais. "Il n’y a qu’à croire" doutaient les rares réactionnaires en se tapotant le menton. "Tout nouveau, tout beau ; on en reparlera".

En fait, lorsque la courte durée des enregistrements sur magnétoscope fut avérée, il y a déjà pas mal d’années, il ne fallut que peu de temps pour que nous apprenions que maintenant, avec l’enregistrement sur DVD, encore plus numérique, c’était, cette fois, du sûr - décision curieusement passéiste en fait, se reportant au passé sans en tirer l’expérience…
Tout s’efface, plus ou moins vite ; on sait ce que dure, au minimum, la pellicule, l’expérience des plus récents systèmes est encore bien moindre pour affirmer qu’il y a, sur ce point, progrès.

Transférer images et sons d’un support à l’autre, tels les moines médiévaux recopiant les manuscrits latins, il faut bien s’y soumettre - encore faut-il savoir conserver, privilégier les supports dont la plus longue vie nous est connue.

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À l’heure qu’il est, nous attendons qu’un bouton appuyé à Hollywood déclenche la projection, ici, dans la cabine : l’appareil est là, c’est comme si c’était fait. (Défense de rire).

C’est dans la même cabine de la rue, nommée, pour énerver Mannoni, "du Premier-Film" (1) qu’il y a peu d’années nous mîmes sur un vieux projecteur 35 des rouleaux déposés par Louis Lumière aux prudhommes de Lyon, où les soyeux laissaient leurs créations pour en protéger le copyright. Petit coffret dans petit placard, notre petit opérateur fit la boucle - sans fumer, reconnaissons l’inconfort - pour projeter ces photographies animées de 1895. Et pourtant elles marchaient, belle illustration du C.S.F., Cinéma sans fil.

Passons, passons puisque tout passe !
Non sans parcourir un petit article paru en 1991 dans Positif n° 360, qui voulait attirer l’attention sur la manipulation, le bluff, comment dire, l’arnaque, consistant non seulement à vendre quelque chose dont on ignore le comportement futur, demain on rasera gratis, mais à faire disparaître à toute force le produit concurrent qui avait, lui, fait ses preuves. Simple : on ne le fabriquera plus. Technicolor, Noir & Blanc, vieilles lunes. Comme si, quand on a inventé l’auto, on avait supprimé le vélo ; le reste à l’avenant. Conserver les manuscrits, alors qu’arrivait l’imprimerie, quel antimodernisme.

C’était à propos des cinéastes amateurs, que l’on incitait alors à laisser la pellicule (Super-8 ou 16 mm) pour la vidéo et ses différents standards.

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Deux avis étaient cités.

Michel Leroy, homme de cinéma et de télévision : "Qu’en restera-t-il dans dix ans ? Des lecteurs périmés, des bandes originales affadies, parasitées, des recopies illisibles […] Les archives purement vidéo sont condamnées".
Et le directeur technique d’un grand laboratoire de tirage, de son côté : "Le support vidéo est appelé à disparaître, inexorablement […] Les générations futures se demanderont un jour pourquoi quinze années d’images du monde ont disparu".

Dans La Bibliothèque, la nuit (Actes Sud, 2006), œuvre d’humaniste comme on n’en rêve plus, Alberto Manguel cite cette édifiante histoire : "L’argument qui justifie la reproduction électronique par les dangers qui menacent le papier est un faux argument. Quiconque s’est servi d’un ordinateur sait à quel point il est facile de perdre un texte sur écran, de tomber sur une disquette ou un CD défectueux, de voir son disque dur irrémédiablement abîmé. Les instruments des médias électroniques ne sont pas immortels. La vie d’une disquette est de sept ans environ, celle d’un CD-Rom d’environ dix. En 1986 la BBC a dépensé deux millions et demi de livres pour créer sur ordinateur une version multimédia du Domesday Book, ce recensement cadastral de l’Angleterre établi au XIe siècle par des moines normands.

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Plus ambitieux que son prédécesseur, le Domesday Book électronique contenait 250 000 noms de lieux, 25 000 cartes, 50 000 illustrations, 3 000 fichiers et 60 minutes d’images animées, plus des quantités de récits rendant compte de la vie en Grande-Bretagne durant cette année-là. Plus d’un million de personnes contribuèrent au projet, qui fut stocké sur des disques laser de douze pouces lisibles seulement par un micro-ordinateur spécial de la BBC.
Seize ans après, en mars 2002, on tenta de lire l’information sur un des rares ordinateurs de ce type qui existaient encore. La tentative échoua. On chercha d’autres solutions permettant de récupérer les données, mais aucune ne fut entièrement couronnée de succès… "Il n’existe actuellement à ce problème aucune solution technique dont la viabilité soit prouvée, déclara Jeff Rothemberg, de la Rand Corporation, l’un des experts mondiaux en matière de sauvegarde des données, que l’on avait appelé à la rescousse. Et pourtant, si on ne le résout pas, notre héritage de plus en plus numérique est en grand danger de disparaître".
Par contraste, le Domesday Book original, âgé de presque mille ans, écrit avec de l’encre sur du papier et conservé au bureau des Archives publiques de Kew, est en excellent état et encore parfaitement lisible.

Le directeur du programme d’archivage électronique à l’Administration nationale des Archives des États-Unis a reconnu, en novembre 2004, que la conservation du matériel électronique, fût-ce pour la prochaine décennie, sans parler de l’éternité, "est un problème global pour tous, des principaux gouvernements et des principales entreprises jusqu’aux individus". Aucune solution évidente n’étant disponible, les experts en électronique recommandent aux utilisateurs de copier leurs fichiers sur CD, mais même ceux-ci n’ont qu’une durée limitée. La durée de vie de données enregistrées sur CD à l’aide d’un graveur de CD pourrait n’être que de cinq ans. En réalité, nous ne savons pas pendant combien de temps il sera possible de lire un texte chargé sur un CD en 2004…"

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Et encore, plus loin :

"Le passé (la tradition qui conduit à notre présent électronique) est, pour l’utilisateur de l’Internet, sans intérêt, puisque tout ce qui compte, c’est ce qui apparaît dans l’instant. Comparé à un livre, dont l’aspect matériel trahit l’âge, un texte appelé sur l’écran n’a pas d’histoire. L’espace électronique est sans frontière. Les sites - c’est-à-dire les patries spécifiques, bien définies - y ont leurs fondations, mais ne le limitent ni ne le possèdent, c’est comme de l’eau sur de l’eau. L’Internet est quasi instantané, il n’occupe pas d’autre temps que le cauchemar d’un présent perpétuel. Tout en surface et sans volume, tout au présent et sans passé, le Web aspire à être (se fait valoir comme) le domicile de chaque utilisateur, où la communication est possible avec n’importe quel autre utilisateur, à la vitesse de la pensée. C’est là sa caractéristique principale, la vitesse. […]
Depuis que la technologie électronique est présente dans tous nos domaines de loisirs et de travail, nous pensons à elle comme si elle pouvait remplacer toutes les autres technologies, y compris celle du livre. Notre future société sans papier, définie par Bill Gates dans un livre de papier (The Road Ahead, Penguin, 1996) est une société sans histoire, puisque tout, sur le Web, est instantanément contemporain ; en ce qui concerne les écrivains, par exemple, grâce à nos machines à traitement de texte, il ne demeure aucunes archives de nos notes, de nos hésitations, de nos cheminements ni de nos brouillons".

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Il faut nuancer, quand même : rien n’empêche aujourd’hui quelqu’un d’imprimer ses brouillons, comme, avant, rien ne l’empêchait de les mettre à la poubelle. Et puis, la consultation des brouillons, c’est plutôt plus facile en ce qui concerne le cinéma, avec les bonus ou les making of de bien des DVD. Mais si vous ne pensez pas que quelqu’un qui s’asseoit devant son écran se retrouve magiquement plus informé et "cultivé" qu’un autre ayant passé sa vie dans les livres et les films, faites de La Bibliothèque, la nuit l’un de vos ouvrages de chevet.

Je reprends mon encre et mon papier pour vous en raconter une bien bonne. Recherchant certaines affiches de films des années 50 je m’adresse à quatre cinémathèques qui me répondent, chacune : "On en a, mais rien pour les photographier, trop grands formats. - Alors ? Comment faites-vous ? - On les donne aux quelques labos photo subsistants, ce qui coûte cher. - Pourquoi ne pas monter un mini banc-titre, avec un objectif permettant de repiquer même les grandes dimensions ? - Euh… c’est-à-dire…".

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C’est-à-dire que la filière photo est en voie d’abandon, elle n’est plus à la mode, point à la ligne. Inutile de monter sur mes grands chevaux, au nom du Patrimoine : les conservateurs me répondront que leur mission est de conserver, pas de diffuser (des reproductions, qui plus est). Il ne reste qu’à aller sur les terrasses des cinémathèques, avec un Instamatic, déplier les affiches au soleil.

Déjà avais-je touché du doigt l’absence de curiosité d’esprit envers les passerelles possibles d’une technique à l’autre en constatant que les plaques Autochromes Lumière étaient aujourd’hui tirées sur papier par la voie photographique, aux résultats décevants, alors qu’il faudrait utiliser la pratique de l’imprimerie (division des couleurs).
Les adeptes d’un système détestent aller voir ailleurs. Et quand Albert Manguel dit qu’une technologie nouvelle ne doit pas supprimer l’usage de la précédente : vœu pieux. S’il fallait un exemple, les arguments des municipalités qui voient la panacée dans les tramways, après en avoir à grands frais arraché les rails, relève de la ‘pataphysique. Je ne sais pas, vous, mais moi, l’homme, je fais de moins en moins confiance.

En ce qui me concerne, à l’heure de mon clocher, la seule invention que je trouve utile est le répondeur - je ne dis pas le portable.
Quant à celle que j’attends depuis… Edison, le doute me vient de quitter ces lieux avant d’en avoir l’usage : il s’agit d’un dictaphone qui "saisirait" un texte lu, passant enfin de la parole (qui s’envole) à l’écrit (qui demeure). Je sais qu’il existe des logiciels dans ce sens, qui sont d’une patauderie amusante : dictez "ils défilaient sous une forêt de poings levés" et vous aurez "il défilait sous une forêt : levé".
L’invention à laquelle j’aspire devrait être plus performante…

Modeste proposition, bien moins facile à réaliser que des tas de choses qui ne servent à rien et sont parfaitement au point. Il est vrai que les historiens des techniques assurent qu’une invention n’intervient que quand le besoin s’en fait vraiment sentir… Possible que l’on compte trop peu de gens intéressés par l’imprimerie vocale ; la "politique des auteurs" n’excite pas les foules.

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Puisque nous parlions d’affiches, une petite dernière pour la route.

Les journaux : " … l’affichage publicitaire récemment testé par Décathlon et Hitachi dans le métro de Tokyo. Plus besoin d’imprimer ou de distribuer des affiches : il suffira à une régie d’appuyer sur un bouton pour changer d’un seul coup toutes ses pubs sur tous ses panneaux".
Dans les halls des grandes salles de Zurich, me dit-on, ne sont plus exposées d’affiches publicitaires papier.
D’ailleurs, le monde commence aujourd’hui : pourquoi garderait-on des tirages ?
D’ailleurs, le monde va finir demain, sans papier, sans pellicule. Les journaux gratuits seront projetés dans le métro, les livres présentés à la télévision par leurs auteurs ; qui aurait le temps de les lire quand il suffit d’en avoir entendu parler ?
Et avec votre téléphone filmeur vous tiendrez une meilleure place sur le Web que Griffith ou Eisenstein.
Henri, Jacques, Freddy, Raymond, Fred, Enno et les autres, salut.
Avant le raz-de-marée de la reproduction et de l’effacement, vous aurez été les derniers originaux.

Bernard Chardère
Jeune Cinéma n°315-316, printemps 2008

1. Si l’on veut enterrer la hache de guerre, appelons-la rue du Premier Film Lumière et n’en parlons plus.

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