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Mesdames et Messieurs, Bonsoir ! (1976)
de Luigi Comencini, Mario Monicelli, Ettore Scola & al.
publié le mercredi 5 avril 2017

par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°113, octobre 1978

Sorties les mercredis 2 août 1978 et 5 avril 2017

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Bloqué depuis deux ans, Mesdames et messieurs, Bonsoir ! vient de sortir à la sauvette en bouche-trou du mois d’août.
C’est bien dommage parce que ce film est intéressant à plus d’un titre.

C’était en 1976, en plein "Malgoverno" (1), les auteurs les plus populaires de la comédie italienne avec leurs scénaristes formaient une coopérative de production - "Le 15 mai" - pour tenter de réaliser une œuvre collective de contre-infomation. (2)

Leurs acteurs favoris - seul Alberto Sordi ne s’est pas joint au collectif - ont travaillé gratuitement sur leur temps libre, ce qui a été rendu possible par la structure à sketches du film.

C’est ainsi qu’en une liste étonnante figurent au générique, Scola, Comencini, Monicelli, Magni, Loy, pour les auteurs, Age, Scarpelli, Benvenuti, De Bernardi, Maccari pour les scénaristes, et pour les acteurs, Mastroianni, Gassman, Manfredi, Tognazzi, Paolo Villagio - venu de la télé au cinéma et très populaire en Italie.

Bien malin qui peut distinguer la contribution de tel ou tel dans le film.
Bien sûr on est tenté d’attribuer à Comencini la seule séquence grave, celle du suicide de l’enfant napolitain parce qu’on y reconnaît un des sujets chers à Comencini, le travail des enfants du Sud.
Et le feuilleton sur l’élection du pape, joué par Manfredi dans les beaux décors baroques du quartier Saint-Ange pourraient bien revenir à Magni.
Pour le reste, surprenant de méchanceté, délibérément de mauvais goût, scatologique, hideusement déformé, ça peut être de Loy, Scola, Monicelli, qu’importe.

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Le film se présente comme une série de programmes télévisés normaux avec les leçons d’anglais, les flashs d’actualité, les enquêtes sociales, le feuilleton historique, les jeux télévisés, les historiettes pour enfants - le tout relié par d’assez longues présentations menées par le speaker - Mastroianni décontracté et joyeux.

Premier objectif dénoncer pêle mêle les scandales du régime.
Tout y passe, assassinats par la CIA, corruptions en tous genres et en haut lieu, évasions fiscales, magouilles électorales au Vatican, gardes à vue prolongées, suicides d’enfants et misère des vieux.

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Il ne s’agit d’ailleurs pas exactement de dénonciation, le film ne suppose aucun personnage honnête qui dévoilerait les scandales selon les schémas des films politiques à spectacles. Ici chaque magouilleur prend le micro pour expliquer ses combines.
"Si fa cosi, si fa cosi" susurre une chanson publicitaire dans le plus réussi parce que le plus incisif des épisodes. Sur fond de bosquets paradisiaques un père qui pense à son enfant pédale joyeusement vers la Suisse pour y passer son magot. "Voilà comment on fait", ce pourrait être le slogan du film.

Le député démochrétien reconnaît le scandale des orphelinats, refuse de se démettre et se déclare fidèle à son mandat électoral puisque ses mandants attendent de lui passe-droits, vols, places.
Le chef d’entreprise rapté paye sa rançon avec le salaire de ses ouvriers et le fonds de chômage.
Le commissaire de police fait sauter son commissariat pour arranger un "colonel".
Et ainsi de suite.

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Les plus efficaces des sketches semblent être ceux qui pointent à la fois sur les scandales et sur la télé et ses manières de tronquer l’information.
On escamote le document visuel quand il dément le commentaire sur le "terrorisme à l’école", on "résume" les lettres des auditeurs quand elles engueulent les invités du jour.

Tout autour du personnage souriant et bien propre du speaker, toujours montré de buste, ce sont les coulisses de la télé qui s’ouvrent. Les scènes de liaison comme le jeu de Mastroianni peuvent bien sembler un peu plats confrontés à l’outrance des épisodes télévisés : c’est qu’elles servent dans leur sobriété même de révélateur du reste.

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Mastroianni donne quelques signes discrets de son embarras à transmettre des messages aussi énormes. Un léger temps d’arrêt, un petit sourire perplexe, un coup d’œil de côté comme pour appeler les coulisses au secours.
Puis d’un seul coup la révolte. Sommé de passer un flash inepte sur l’ouverture de l’année judiciaire, il se met à parler d’un vieux couple d’ouvriers, de la fête à la campagne, du rôti d’agneau, des poèmes qu’improvisent les amis.
"Eh oui", gueule-t-il au téléphone à celui qui lui demande s’il est devenu fou, "c’est intéressant, plus intéressant que le dernier télégramme de Giscard à Schmidt".
Et de plaquer son émission pour aller embrasser son assistante tandis que sur la vidéo, les rites de l’ouverture de l’année judiciaire se transforment en danse macabre où gigotent tous les pantins du régime. Une petite bulle d’utopie sur ce que pourrait être la télé.

Andrée Tournès
Jeune Cinéma n°113, octobre 1978

1. Malgoverno (à l’italienne) : crise politique permanente, impuissance des gouvernements malgré le poids des structures étatiques, clientélisme, corruption... des années 1960 et 1970.

2. Cf. aussi Jeune Cinéma spécial Ettore Scola n°278, octobre-novembre 2002, "Les films collectifs", pp. 49-50.

Mesdames et Messieurs, Bonsoir ! (Signore e signori, buonanotte.) Réal : Leonardo Benvenuti, Luigi Comencini, Piero De Bernardi, Agenore Incrocci, Nanni Loy, Ruggero Maccari, Luigi Magni, Mario Monicelli, Ugo Pirro, Furio Scarpelli et Ettore Scola ; sc : Leonardo Benvenuti, Luigi Comencini, Piero De Bernardi, Agenore Incrocci, Nanni Loy, Ruggero Maccari, Luigi Magni, Mario Monicelli, Ugo Pirro, Furio Scarpelli et Ettore Scola ; ph : Claudio Ragona ; mu : Lucio Dalla, Giuseppe Mazzucca, Nicola Samale et Antonello Venditti ; mont : Amedeo Salfa. Int : Felice Andreasi, Carlo Bagno, Gianfranco Barra, Senta Berger, Adolfo Celi, Andréa Ferréol, Vittorio Gassman, Monica Guerritore, Valentino Macchi, Nino Manfredi, Marcello Mastroianni, Ugo Tognazzi, Paolo Villaggio, Franco Angrisano, Luigi Uzzo (Italie, 1976, 105 mn).

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