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Affranchie (l’) (2016)
de Marco Danieli
publié le mercredi 19 avril 2017

par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection du festival du film Annecy italien 2016

Sortie le mercredi 19 avril 2017

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Comme le titre l’indique, c’est d’abord l’histoire d’une libération, celle de la très jeune et pure Giulia, témoin de Jéhovah et excellente étudiante.
C’est donc aussi le portrait d’une secte, rarement traitée, un peu passée de mode, ringardisée par la scientologie, mais qui perdure.
Et c’est aussi l’histoire de Libero, un jeune délinquant à peine sorti de prison, pris en tenaille entre son passé et un avenir incertain.

Giulia rencontre Libero, le trouve à son goût, veut le remettre dans le droit chemin, découvre que l’amour du prochain peut n’être pas seulement platonique.
Schéma classique, toutes les "libérations" de l’idéologie dominante judéo-chrétienne occidentale sont censées passer par la case amour, ne serait-ce que celui de soi-même. La rupture avec la famille et la secte n’est pas chose facile, mais l’avenir s’annonce au moins sous un autre éclairage.

Marco Danieli prend à bras-le-corps un récit obligatoirement conventionnel, avec confrontation du Bien et du Mal, tous deux à la fois religieux et sociaux. Il parvient parfaitement à éviter le manichéisme du propos.
Dans l’entourage de Giulia, les comportements des fidèles - le porte-à-porte, les prêches, les assemblées-tribunaux, la rigidité morale, la répugnante douceur apparente - parlent d’eux-mêmes. La pauvreté générale d’où sort Libero (Michele Riondino) évite aussi les stéréotypes. Pippo Delbono est très crédible en gourou. Et Sara Serraiocco (1) illumine le film de bout en bout, bovine quand elle est sous influence, transfigurée quand elle découvre le sexe avec son gentil garçon.

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Ce ne serait qu’un bon film parmi d’autres si on ne prêtait pas attention à Libero, dans sa difficile tentative de réinsertion. Il ne figure pas dans le titre (2), et semble avoir surtout un rôle de contrepoint, alors que son personnage est aussi capital que celui de Giulia.

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En fait, la vraie rencontre, c’est celle qui a lieu entre la secte (du côté du Bien) et la mafia de la drogue (du côté du Mal), et c’est elle qui permet une lecture politique du film de Marco Danieli.

Elle a lieu dans une villa no man’s land de hasard, cette rencontre des deux monstres corrompus et aliénés, elle a lieu au centre, dans "le milieu" en somme.

À bonne distance et sans en avoir l’air.
Leurs terrains de jeux sont parallèles. Leurs outils de travail sont comparables, doucereux et menaçants, faits d’extrêmes violences, huileuses et masquées, mais prêtes à jaillir à tout moment si besoin est. Éternels ennemis aux intérêts convergents.
Leur champ de bataille préféré n’est jamais frontal, ce serait trop facile, et contraire à toutes les Écritures. Il s’est exporté dans les corps et dans les âmes des humains, où ils s’affrontent, en permanence, en un combat reptilien, aporique.

Le Bien et le Mal unis contre cette fragile et récente invention humaine philosophique qu’est la liberté.

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Les deux amoureux, des gamins, sont tous les deux pris dans des enfermements qui les dépassent, des pieuvres qui se trouvent être italiennes, mais pourraient aussi bien être des métaphores vivantes des périls de toute l’Europe, voire du monde entier.

L’amour n’y peut strictement rien, contrairement à ce qu’on racontait autrefois aux filles, et plus tardivement à tous dans les années du Flower Power.

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À la fin du film, Libero n’est pas (encore) parvenu à briser ses chaînes, et, si Giulia semble trouver timidement son droit chemin à elle, elle n’est pas au bout de ses peines.

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C’est que voici revenu le temps des désordres, des prisons, et des douteux mélanges.
Donc le temps des guerres.

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Sara Serraiocco a reçu le Prix d’interprétation féminine au festival d’Annecy Italien 2016 pour son rôle de Giulia dans La ragazza del mondo de Marco Danieli. Elle l’avait déjà reçu l’année précédente, pour son rôle de Jenny dans Cloro de Lamberto Sanfelice (2015).

2. On peut noter la sophistication du titre italien, La ragazza del mondo, ce "monde", c’est le bas-monde en face de la gloire du Ciel.
On peut noter aussi la connotation ironique et ambiguë du titre français, une "fille affranchie", ce n’est pas une "femme libérée", sans même parler des "affranchis" de la pègre et autres Goodfellas, favoris de Scorsese.

L’Affranchie (La Ragazza del mondo). Réal : Marco Danieli ; sc : M.D. & Antonio Manca ; ph : Emanuele Pasquet ; mu : Umberto Smerilli ; mont : Alessio Franco & Davide Vizzini. Int : Sara Serraiocco, Michele Riondino, Pippo Delbono, Eva Allenbach, Marco Leonardi (Italie, 2016, 101 mn).

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