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Aventure humaine. Prisonniers de la banquise (l’) (2000)
de George Butler
publié le samedi 5 août 2017

par Barthélemy Amengual
Jeune Cinéma n° 266, janvier-février 2001

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Quand Béla Balasz écrit : La caméra devient une forme d’autoconscience. […] Le processus psychologique s’inverse : on ne filme pas aussi longtemps qu’on est conscient ; on est conscient aussi longtemps qu’on filme (1), il songe à ces opérateurs de guerre, à ces cameramen qui furent saisis par la mort dans l’action même de filmer.

Mais qu’arrive-t-il quand cette autoconscience de la dernière prise manque dans le film ? On a pu voir, sur Arte, le 30 décembre 2000, un bouleversant documentaire dans lequel s’illustrent, une fois de plus, les puissances du "cinéma impur".

Réalisé d’après l’ouvrage de Caroline Alexander (2), le documentaire L’Aventure humaine. Prisonniers de la banquise relate la dernière expédition de l’Anglais Ernst Shackelton vers le pôle Sud, sur le bien nommé vaisseau L’Endurance. Une odyssée de dix-huit mois (fin 1914-avril 1916) sur la banquise et les terres australes, au terme de laquelle Shackelton ramena à Londres, d’où ils étaient partis, tous ses compagnons de souffrance et d’héroïsme.

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À partir de 1910-1912, les expéditions polaires eurent leur photographe-caméraman. Celui de L’Endurance était Frank Hurley. Il ne fut pas de l’étape finale, mais plusieurs des membres de l’aventure écrivirent des Mémoires. Comme c’est devenu une sorte de règle, les documentaires de la télévision font appel à des entretiens et, dans les plus mauvais (cinématographiquement), on entend beaucoup de témoins mais on voit fort peu d’images de ce dont ils témoignent.

Carole Alexander a aussi recherché et trouvé des témoins, fils, petite-fille, petits-fils, amis des héros.
Peu nombreux, ils commentent les images et font le point sur ce qu’elles ne peuvent pas dire, trop lointaines, trop extérieures, pour dévoiler un caractère, les doutes, le passé des protagonistes.

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Quelles images ? Celles qui furent rapportées par les explorateurs, et composèrent le film La Dernière Expédition de Shackelton, distribué en 1923. Qu’y avait-il exactement dans ce film, je l’ignore. Je ne l’ai jamais vu, pas plus que sa version sonorisée par la BBC, et d’ailleurs montrée en novembre 1989 par une chaîne française sous le titre Les Naufragés de l’Antarctique.
Il me paraît assuré que la réalisatrice aura puisé à toutes ces sources. Ce qui m’attache, c’est évidemment ce qu’elle en a fait : un film contemporain, si remarquablement mis au présent qu’il en devient le reportage sur l’expédition Shackelton. Des plans "anciens" ont été colorisés, ce qui n’était peut-être pas nécessaire, si ce n’est pour effacer les hiatus entre le noir et blanc de l’époque et les séquences couleurs d’aujourd’hui.

Que des plans - et surtout des photos - aient été recadrés, soumis à des travellings arrière ou avant, je n’en veux pas douter. Que la bande-son établie par la BBC, que le montage définitif aient joué un rôle renouvelé dans le dramatisme et le réalisme sidérant de nombreux moments du film, est indubitable. Je pense particulièrement à ces instants où L’Endurance, pris en étau entre deux banquises, craque sourdement durant plusieurs jours, plus tard s’incline et finit par littéralement exploser, avant de sombrer sous nos yeux.

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Une précision est ici indispensable. Nombre de plans filmés par Frank Hurley l’ont été de nouveau par l’auteur, et bien sûr en couleurs. Et de même que Hurley, avant la perte de L’Endurance, avait composé, fait "poser" divers plans généraux, allant jusqu’à y distribuer quelques silhouettes de matelots, George Butler et Caroline Alexander ont refilmé les lieux les plus sauvages, les plus étranges, les plus saisissants.
Tous les paysages couleurs sont donc actuels, dans leurs grandes lignes de moins. Ont-ils changé en presque un siècle ? Peut-être. Mais changé aux yeux de qui ?

La méthode ainsi suivie trouve son plein d’humanité quand Shackelton et les cinq hommes qu’il avait choisis pour traverser à pied, dans toute sa largeur, l’île de l’Éléphant, parviennent dans une station de baleiniers. Ils frappent à la porte du directeur de la base, qui les accueille, les héberge. Ce n’est plus le même directeur (on l’imagine, après plus de quatre-vingts ans), mais c’est le même édifice, le même dénouement, les mêmes prodiges de la volonté, la même solidarité.

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Restait encore à montrer, à communiquer la peine et l’endurance dernières des hommes, que Frank Hurley n’avait pas filmées. Il y fallait donc d’effrayantes, d’insistantes images de vagues, d’eau inondant le canot, et ces plans de pieds, de jambes, de corps sans visages, luttant la nuit contre la boue, la neige, le tranchant des glaces. Et cela, le film devait l’inventer, lui rendre son abominable durée.

L’ensemble s’avère étonnamment homogène, le drame possède son unité ; les images tournées aujourd’hui attestent de ce que furent les réalités d’il y aura bientôt un siècle.
Criera-t-on au trucage ? Peut-on parler de trucage quand la dialectique du passé et du présent se met au service de la vérité, incarne l’autoconscience que le document d’époque n’était pas en mesure de révéler ?

On ne me fera pas, j’espère, l’injure de croire que, devant cette œuvre si prenante, si bouleversante, je n’en voyais pas la composition, la construction, les "artifices". Je les tenais alors pour les moyens nécessaires d’une résurrection, d’une fictionnalisation du vrai. Poésie et vérité ; l’art n’est pas forcément mensonge. Plus d’une fois, je me surprenais à penser : Pourvu que l’auteur aille jusqu’au bout de sa poétique. Pourvu qu’il ose montrer l’essentiel de ce qu’il sait être arrivé, même si les documents lui font défaut ; et qu’il le fasse avec cette même force que lui permettent les matériaux authentiques dont il dispose".
C’était en moi comme un vœu, comme une prière : "Pourvu qu’il ait le talent et le courage de faire du cinéma !"
Ce talent et ce courage, on devine qu’il les a eus.
Entre réalité et fiction, il s’agit de la résurrection d’un documentaire.

Barthélemy Amengual
Jeune Cinéma n° 266, janvier-février 2001

1. Béla Balasz, Il Film, Éditions Einaudi, 1955

2. Caroline Alexander, The Endurance : Shackleton’s Legendary Antarctic Expedition, New York, Carroll & Graf, 1998.

L’Aventure humaine. Prisonniers de la banquise (The Endurance : Shackleton’s Legendary Antarctic Expedition). Réal : George Butler ; sc : Joseph Dorman & Caroline Alexander d’après son livre ; mu : Michael Small ; mont : Melissa Hacker & Joshua Waletzky ; narrateur : Liam Neeson. Avec Julian Ayer, John Blackborow, Roland Huntford, Tom McNeish, Jonathan Shackleton, Ernest Shackleton (États-Unis, 2000, 95 minutes). Documentaire.

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