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Bouhours, Jean-Michel & Horrocks, Roger, éds. (livre)
Len Lye
publié le mercredi 23 juillet 2014

Len Lye et un certain "cinéma direct"
par Alain Virmaux
Jeune Cinéma n°264, octobre 2000

Jean-Michel Bouhours & Roger Horrocks, éds., Len Lye, ouvrage bilingue, Éditions du Centre Pompidou, Paris, 2000.

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Le Néo-Zélandais Len Lye (1901-1981) - Len pour Leonard - correspond assez bien, du moins en France, à la définition de l’illustre inconnu, l’expression étant prise littéralement.

On savait un peu son nom, qui figure dans tous les dictionnaires de cinéma, mais aucune rétrospective complète de son œuvre n’avait jamais été donnée dans l’hexagone avant celle qu’a organisée tout récemment (avril 2000) le Centre Pompidou.

Grande figure du cinéma expérimental : cette étiquette, qu’on lui colle d’emblée et qui fait fuir à toutes jambes les inconditionnels de la fiction, est impuissante à rendre compte de la richesse créatrice de l’homme. Cinéaste, oui, mais aussi sculpteur, peintre, esthéticien, explorateur de tous les domaines de l’art, lecteur de Freud et de Pound, etc.

D’origine ouvrière (mère femme de ménage) et parfait autodidacte, il se fabriqua seul sa culture propre, et une personnalité exubérante, curieuse de tout. Passé en Australie, il parvint à gagner Londres en 1926, "après avoir acheté ses documents de bord à un marin ivre dans un pub de Sydney et avoir rejoint l’équipage sous un nom d’emprunt". Ce trait d’aventurier, rapporté par Roger Horrocks (p. 17 du catalogue), peint le personnage.
Pourquoi cette rage de venir en Europe ? Parce qu’il rêvait d’aller à Moscou et d’y travailler pour le grand homme de théâtre Meyerhold à la construction de décors. Mais il éveilla la sympathie - tous les témoignages concordent : l’homme était drôle, plein de vie, séduisant - d’un groupe d’artistes londoniens, peintres et sculpteurs, assez bohèmes, qui l’hébergèrent dans une péniche sur la Tamise. Pour eux, il était quelque chose comme le bon sauvage. Amusante formule de R. Horrocks sur Lye : "sorte de Crocodile Dundee du monde de l’art".

Dans sa vie mouvementée - il finira, si l’on ose dire, professeur à l’université de New York - le cinéma fut une découverte relativement tardive et n’occupa pas toute la place. On le présente volontiers comme un des inventeurs du "film direct".

Intercalons ici un petit problème de vocabulaire.
L’appellation de "cinéma direct" est habituellement réservée à une certaine école documentaire (souvent représentée par Richard Leacock), proche et distincte à la fois de ce qu’on avait baptisé en France, dans les années soixante, le "cinéma-vérité" (Rouch, Ruspoli, etc.).
Mais on désigne tout autre chose quand on fait de Len Lye et de quelques autres les pratiquants du "film direct".
On veut désigner par là les œuvres réalisées sans recours à la caméra, par action directe sur la pellicule : grattage, coloriage, peinture… Qui eut le premier cette idée non-conventionnelle, et clairement inspirée par un souci économique ?
Pas besoin d’acheter caméra ni projecteurs. Les historiens en ont beaucoup débattu, et Jean-Michel Bouhours rappelle utilement le rôle de quelques précurseurs (p. 82) : les futuristes (dès 1912), Stoltenberg, Richter, Fischinger, Man Ray, Storck, McLaren. Presque tous les essais pionniers sont perdus, si bien que Lye - qui ignorait les recherches antérieures en la matière - fut considéré "comme celui qui avait fait la différence, celui qui démontra pour la première fois le potentiel de cette forme d’art", avec son film A Colour Box (1935).

Esprit sans cesse en mouvement, indépendant, rebelle à toute inféodation, Lye ne s’agrégea jamais durablement à aucun groupe, et c’est sans doute pourquoi sa reconnaissance artistique fut si longue à se dessiner.
Attiré quelque temps par le surréalisme, il participa même aux expositions du groupe anglais, sans s’y attarder. Auparavant, il avait fait à Paris un court séjour pour y présenter son premier film, Tusalava (1929). (1)
Selon R. Horrocks, "Lye passa la douane française sans le déclarer pour qu’il puisse être projeté au Studio des Ursulines ; la censure l’inquiétait, car La Coquille et le Clergyman de Germaine Dulac venait d’être interdit en Grande-Bretagne" (p. 30).
En tous domaines, il professait des opinions tranchées, refusant avec colère aussi bien le théâtre de G.B. Shaw que le langage du cinéma hollywoodien classique.
En 1959, il déclara hautement qu’il se mettait en grève et renonçait à réaliser d’autres films "tant que le cinéma non-commercial ne bénéficiera d’aucun soutien" (cité par Barbara Rose, p. 135).
Un de ses mots est resté : "Le cinéma est le Cendrillon des beaux-arts".
Lye fut vraiment un créateur hors normes. Il est heureux que le public français soit enfin à même de s’en apercevoir.

Alain Virmaux
Jeune Cinéma n°264, octobre 2000.

1. Note du 21 mai 2017, dans la Chronique de l’Anthropocène :
"Le premier film de l’immense Len Lye, alias Leonard Charles Huia Lye (1901-1980).
Il était néo-zélandais, il s’inspirait des Aborigènes, traversés par le Tjukurrpa (le temps du rêve), qui en savaient long sur le monde, et dont on a détruit le savoir.
C’est Tusalava (1929) qui redécouvre la naissance du monde.
 Et sa fin."


Jean-Michel Bouhours & Roger Horrocks, éds., Len Lye, ouvrage bilingue, Éditions du Centre Pompidou, Paris, 2000.



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