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Bob Dylan. Les livres en France en 2005*
Après les Chroniques
publié le dimanche 2 novembre 2014

par Lucien Logette
Jeune Cinéma en ligne directe*

* Greil Marcus, Like a Rolling Stone. Bob Dylan à la croisée des chemins, traduction de Thierry Pitel, Galaade éditions, 2005, 320 p.

* Robert Santelli, Bob Dylan. L’album 1956-1966, traduction de Laurence Romance, Fayard, 2005, 62 p.

* Sam Shepard, Rolling Thunder. Sur la route avec Bob Dylan, traduction de Bernard Cohen, Naïve, 2005, 214 p.

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Il a fallu attendre 1971 et ses dix ans de carrière pour que paraisse le premier ouvrage français consacré au chanteur ( Les Chemins de Bob Dylan, par Alain Rémond).

Durant les trente années qui ont suivi, la bibliographie hexagonale ne s’est accrue que d’une dizaine de titres, traductions comprises, alors que la production anglo-saxonne représente aujourd’hui plusieurs mètres linéaires (au point qu’une exégèse récente s’intitule plaisamment Oh No ! Not Another Bob Dylan Book !).

Seules deux biographies ont été traduites, celles de Anthony Scaduto (1973) et de Robert Shelton (1987), déjà très datées.

Mais Down the Highway de Howard Sounes, les trois volumes analytiques de Paul Williams ( Bob Dylan Performing Artist ) ou la micro-chronologie de Christof Graf, Man on the Road, pour s’en tenir aux indispensables, ne sont accessibles qu’aux habitués des librairies parallèles ou aux familiers d’Internet.

C’est évidemment fort dommage : le lecteur français ne dispose que d’approches anecdotiques du parcours du chanteur, et d’aucune étude d’ensemble sur l’univers de l’écrivain - ses deux volumes de proses, Tarantula (Christian Bourgois, 1972) et Chroniques, volume 1 (Fayard, 2005), comme les cinq cents textes de chansons publiés depuis 1962 offrent pourtant un territoire de choix aux décrypteurs.
Peut-être faudra-t-il attendre l’attribution du Nobel de littérature (pour lequel son nom a été proposé trois fois depuis quinze ans par le comité américain) pour que l’on se penche sur une œuvre poétique dont les arcanes n’ont été jusqu’à présent qu’effleurés. (1)

Le succès inattendu des Chroniques a-t-il ému les éditeurs ?

Trois ouvrages paraissent, qui chacun apportent un éclairage neuf sur un territoire pourtant fort balisé par l’édition anglo-saxonne.

Bob Dylan. L’album 1956-1966

Le plus curieux est l’album-objet publié par Fayard : son intérêt ne tient pas à un texte sans grand relief mais à l’éventail d’épaves qu’il offre.

Photos de classe, billets de concerts, brouillons de chansons, pages de carnets, affiches de récitals, matériel publicitaire, soigneusement reproduits comme des modèles uniques, insérés dans des pochettes ou collés à même les pages, il y a là de quoi réjouir les fidèles, forcément conquis par ces morceaux de la vraie croix. Le recueil ne couvre qu’une décennie et se clôt sur l’année 1966 : il reste encore quelques tonnes de reliques à mettre sous les yeux des passionnés.

Rolling Thunder. Sur la route avec Bob Dylan

En 1975, Dylan abandonne son statut iconique, rassemble une troupe d’une quarantaine de chanteurs, musiciens, écrivains, et cinéastes et se lance pendant plusieurs mois sur les routes de l’Est américain, proposant des concerts de quatre heures dans des villes hors circuit, pour des poignées de spectateurs étonnés.

Il embarque Sam Shepard.
Celui-ci, à défaut du scénario qu’il est censé écrire pour un film qui ne se fera pas, tient le journal de bord de cette tournée de saltimbanques, sorte de fête ininterrompue où l’improvisation est de mise et le dérèglement des sens pratiqué comme un des Beaux-Arts.
Les feux d’artifices musicaux et poétiques (Joan Baez et Allen Ginsberg sont du voyage) éclatent tout au long d’un parcours en forme d’hommage collectif à Sur la route - la Rolling Thunder Review fera d’ailleurs escale à Lowell, sur la tombe de Kerouac, mort six ans plus tôt.

Le témoignage à vif, inédit et non remanié, est du meilleur Shepard, à l’époque pas encore sacralisé grand écrivain américain.

Like a Rolling Stone. Bob Dylan à la croisée des chemins

Greil Marcus occupe une place de choix parmi les connaisseurs éclairés ; d’abord par l’ancienneté de sa pratique - il est spectateur depuis 1965 -, ensuite par l’ampleur de son approche.
Spécialiste des avant-gardes du dernier siècle (Lipstick Traces, Allia, 1998), il échappe au défaut cultivé par tant de spécialistes dylaniens d’être si proches de leur sujet qu’ils s’en aveuglent.
Il a, cette fois-ci, resserré la visée : non plus cent dix chansons, comme dans son précédent La République invisible, Bob Dylan et l’Amérique clandestine (Denoël, 2001), mais une seule.
Pas n’importe laquelle, puisque Like a Rolling Stone, la chanson, a été récemment classée à la première place des cinq cents chansons les plus importantes des cinquante dernières années, et qu’elle appartient désormais au fonds musical universel.
Marcus y voit une chanson charnière, l’agrégation d’un texte dont on n’a pas cessé de creuser les mystères et d’un son qui rassemblait en six minutes tout l’héritage de la musique populaire américaine.
Il en considère avec raison l’enregistrement comme une épiphanie, le basculement d’une époque : dans l’histoire du rock, il y a un avant et un après Like a Rolling Stone, et le no direction home du refrain est devenu un mot de passe - voir le film de Scorsese.
S’il n’écrit pas toujours simple, Marcus écrit souvent juste, et sa brique ne dépare pas l’édifice éditorial en forme de tour sans fin qu’est aujourd’hui la bibliographie dylanienne.

Lucien Logette
Jeune Cinéma en ligne directe

* Ce texte est paru pour la première fois dans La Quinzaine littéraire (canal historique, celle de Maurice Nadeau, la seule qu’on connaisse et qu’on respecte), dans le n° 913, 1er décembre 2005.

1. NDLR : Le Prix Nobel lui a été finalement attribué en octobre 2016.

Greil Marcus, Like a Rolling Stone. Bob Dylan à la croisée des chemins, traduction de Thierry Pitel, Galaade éditions, 2005, 320 p.

Robert Santelli, Bob Dylan. L’album 1956-1966, traduction de Laurence Romance, Fayard, 2005, 62 p.

Sam Shepard, Rolling Thunder. Sur la route avec Bob Dylan, traduction de Bernard Cohen, Naïve, 2005, 214 p.

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