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Réel 2014 II
"La nuit a des yeux"
publié le lundi 31 mars 2014

Cinéma du réel, 20-30 mars 2014, 36e édition.

par Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma en ligne directe (mars 2014)

Déclinée en huit programmes, "La nuit a des yeux", séances nocturnes conçues par Marie-Pierre Duhamel Muller, prouve d’une part la pertinence d’un tel sujet mais aussi l’audace de la programmation au sein d’un festival dédié au cinéma du Réel, car loin de documenter, la nuit au cinéma aurait plutôt tendance à imager, évoquer, inventer le réel, voire à le transfigurer.

Au-delà de l’effet nuit dans les villes où, lampadaires, néons, feux d’artifice, fêtes foraines et images publicitaires brillent de tous leurs éclats ((Paris la nuit de Jacques Baratier, Broadway by Light de William Klein, Histoire de la nuit de Clemens Klopfenstein, Nice Time de Claude Goretta et Alain Tanner), l’effet nuit astronomique, étoiles perçant des ciels opaques, bleus intenses ou blancs immaculés (Observando el cielo de Jeanne Liotta, Redschift de Emily Richardson, Night Still de Elke Groen), jusqu’au film d’une extrême clarté Elements de Dariusz Kowalski, les effets nuit de la nuit américaine, ou de la nuit éclairée ; le cinéma de nuit démontre aussi et presque essentiellement la persistance d’une possibilité d’abstraction de l’image cinéma en ce qu’elle produit de spécifique, c’est-à-dire une composition d’espace, de jeux d’ombres et de lumière, d’alternance de noir et blanc, de négatif et positif, et la création d’un objet formel.

Un genre du cinéma excelle dans l’énoncé et la fabrication de cette abstraction, c’est évidemment le genre expérimental.

Largement mis en valeur dans cette programmation, il trouve une place de choix parmi les essais pionniers d’Edison du début du dernier siècle, les images des années 20 d’Eugène Deslaw, de Boris Kaufman ou de Svatopluk Inneman, jusqu’à celles celles des années 50 jet les récents essais contemporains.
La nuit expérimentale est brouillée, clignotée, accéléré, superposée et par l’utilisation du time-lapse, capable de noirs profonds.

Autre élément fondateur, la bande sonore dans le cinéma expérimental est souvent dénuée de parole, à l’instar de l’image vacillante et tremblée, le son qui s’apparente à du bruit déconstruit ou à des voix sur-impressionnées est fondu, broyé, syncopé, cela afin que ne se forme sur l’écran qu’une succession d’"images pures", répétitives, dont la scansion est dépendante du rythme sonore. Le plus bel exemple est le film de Jeffrey Noyes-Scher, Grand Central, qui par ses moyens et son objectif rejoint les recherches plastiques du cinéma des années 20.

De l’inquiétante étrangeté de Notturno de Mauro Santini, de ……. :::ccccoCCoooo :: de Ben Pointeker, de The Screening d’Ariane Michel, d’Inercia de Carlos Irijalba ou encore de Night Sweat de Siegfried A. Fruhauf, subsiste un attachement à la picturalité de l’image cinéma, et notamment dans ces quatre films à une résurgence de plans, proches de certains tableaux de peintres symbolistes.
D’autres encore sont exercices de style, tel le film Adormecidos de Clarissa Campolina ou le film collectif Whirlwind de Karel Doing, Greg Pope, Bea Haut et Ben Hayman qui, par des effets d’optique, pixilation et temps de pose, fabrique un art cinématographique Pop à rapprocher dans la technique, des travaux de Christian Lebrat.
À noter l’effet d’un plan fixe de nuit sur l’explosion d’un immeuble et la superposition de l’image en fondu sur les chutes du Niagara, images silencieuses de masse de poussière et de brume vaporeuse de Pruitt-Igoe Falls de Cyprien Gaillard.

Et pour finir ce parcours nocturne, Élégie de la traversée, moyen métrage d’Alexandre Sokourov, dont l’aisance et l’amplitude de la caméra transporte vers la contemplation mélancolique des paysages, traversée d’une nuit mentale où se rejoignent désir et crainte et l’œuvre peinte comme refuge de la pensée.

Philippe Grandrieux, artiste d’un cinéma nocturne (La Vie nouvelle, Sombre, Un lac, White Epilepsy) invité de la master-class dit : "Je filme le jour dans l’obscurité et la nuit dans l’éblouissement".
Il définit bien là une posture esthétique et non réaliste.

"La Nuit a des yeux", le programme de Marie-Pierre Duhamel Muller, outre le fait d’y voir des films rares, aurait mérité de s’inscrire dans l’optique d’un cinéma plastique plutôt que réel, dont l’étendue du sujet et les propositions si vastes notamment du côté de la fiction aurait permis de conclure avec Pascal Quignard : "Pourquoi l’art fut-il et demeure-t-il une sombre aventure ?" (1)

Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma en ligne directe (mars 2014)

1. L’Origine de l’art est la nuit, in catalogue de la 5e Biennale internationale du Film sur l’Art, Centre G. Pompidou, 1996.

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