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Phase IV (1974)
de Saul Bass
publié le mardi 12 septembre 2017

par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n° 90, novembre 1975

Sorties les mercredis 1er octobre 1975 et 13 septembre 2017

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Saul Bass était connu pour ses extraordinaires génériques et ses séquences à effets spéciaux : avec Phase IV, il vient de réaliser son premier long métrage à part entière, un film de science-fiction.
Des fourmis attaquent des fermiers américains ; deux savants sont chargés d’entrer en contact avec ces fourmis. Il s’agit d’un biologiste et d’un linguiste que rejoint une jeune fille rescapée de l’extermination par les fourmis. Isolés dans une base scientifique, ils ont pour mission de connaître l’adversaire pour mieux l’exterminer à son tour.

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Humanité menacée par les non-humains, la fourmi comme symbole à la fois du monstre et d’une société totalitaire, les savants isolés dans une base et perdant le contrôle des machines : on reconnaît la bonne tradition de la SF, si souvent traitée à l’écran.
Mais, à partir d’une tradition devenue cliché, Bass a réalisé un film original.
Original au niveau du scénario : dans les films de série, une société confrontée à un danger inévitable sert de prétexte, soit à des effets de terreur, soit, dans le meilleur des cas, à des analyses de comportement d’une micro-société face au danger.
Dans Phase IV, les savants découvrent finalement - et il est encore temps pour l’un d’eux - que la société adverse a comme objectif de s’unir à l’homme pour fonder un nouveau type de société. La société des fourmis est donnée comme une société "autre", plus puissante que celle des hommes, parce qu’elle connaît la société humaine, tandis que la société humaine ignore celle des fourmis.

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Ce film propose donc plusieurs types de réactions.
Celle qui est condamnée : l’attitude du savant au service de la guerre qui déclenche par ses agressions une série de contre-attaques où les fourmis témoignent de leur extraordinaire faculté d’adaptation ; l’autre est celle du linguiste qui, non seulement réussit à déchiffrer le langage des fourmis, mais envoie un message à celles qu’il a reconnues comme capable d’abstraction - c’est la très belle séquence du carré, signe d’abstraction envoyé aux fourmis et que celles-ci renvoient, complété d’une cercle inscrit.

Mais le vrai contact est celui que provoque la jeune fille qui ose sortir seule de la base, marche pieds nus dans le sable et se laisse toucher par les fourmis. En isolant dans un plan très bref les jambes de la fille, vêtue d’un jean effrangé, l’auteur semble dépasser la fiction et donner une image allégorique d’une jeunesse américaine qui refuse la civilisation des abris souterrains et des appartements verrouillés et essaie d’établir une relation avec la nature, mais aussi l’étranger, le nouveau, l’avenir.

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Allégorie donc, et allégorie optimiste, le film a une autre originalité, c’est de donner des fourmis une image totalement réaliste.
Les films américains de gauche ont souvent combattu le racisme en utilisant l’image des "monstres" reconnus comme inoffensifs ou bienveillants. Mais ils donnaient à ces "autres" soit un visage humain, tels les envoyés des planètes dans Le Jour où la Terre s’arrêta, soit une beauté abstraite conforme aux canons occidentaux - les beaux cristaux lumineux dans Le Météore de la nuit.
Phase IV représente ces fourmis de fiction par des photos prises au microscope à leur échelle, avec leur allure naturelle. Seule leur puissance est grandie et parfois leur fourmillement accéléré. Ce parti pris réaliste donne au film la beauté étrange qui était celle des documents de Jean Painlevé, mais en même temps, elle investit l’allégorie d’un contenu très précis.

La guerre folle des hommes contre cette société inconnue peut faire penser, d’une manière très générale, au racisme anti-Noir ou anti-Indien, à la guerre du Vietnam ou à la guerre froide, mais aussi de manière extrêmement précise, à la destruction de l’équilibre biologique par la société contemporaine.

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Une prodigieuse séquence montre des milliers de fourmis exterminées par une gelée jaune ; surgit des cadavres une fourmi qui entraîne un morceau de gelée et meurt ; elle est relayée par une autre et ainsi de suite ; finalement, une fourmi pond un œuf jaune, la fourmi que ne peut plus tuer la gelée. Ici, document et allégorie s’éclairent mutuellement.
On pense à ce film étrange, Le Directeur du cirque de puces, où une allégorie inspirée par Artaud sur la peste nazie était appuyée sur un document sur la mort des puces tuées par des insecticides et sur la propagation de la peste par les rats.

Andrée Tournès
Jeune Cinéma n° 90, novembre 1975

Phase IV. Réal : Saul Bass ; sc : Mayo Simon & Barry N. Malzberg ; ph : Dick Bush ; mont : Willy Kemplen ; mu : Brian Gascoigne ; int : Nigel Davenport, Michael Murphy, Lynne Frederick (USA, 1974, 84 mn).

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