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Faute d’amour (2017)
de Andreï Zviaguintsev
publié le mercredi 20 septembre 2017

par Sylvie Strobel
& Anne-Vignaux-Laurent

Jeune Cinéma n° 381, été 2017

Prix du Jury du festival de Cannes 2017

Sortie le mercredi 20 septembre 2017

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Le bel appartement est en vente, la mère fait visiter pendant que l’enfant serre les dents.
"Ça fera un homme’, dit courtoisement le futur acquéreur.
"Sûrement pas, ça chiale pour un rien", dit la mère.
Le film a commencé par une série de plans fixes, d’immenses branches d’arbres penchées sur un cours d’eau boueuse, un automne calme et lyrique, puis une école.
À la sortie des classes, le film s’anime, un enfant, puis un autre, puis une troupe turbulente, et un des gamins qui crie : "Attendez-moi !"
On vient d’entrer dans la vraie vie.

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Une banlieue plutôt friquée, un enfant malheureux Aliocha, une mère ulcérée Zhenia, un père absent Boris, un foyer éclaté et bradé.
Chaque parent est occupé à refaire sa vie ailleurs.

Dans cette société peu mixte, il n’y a de dialogues qu’entre collègues. Quand Zhenia parle à son amant, il s’endort, et Boris ne parle pas aux femmes, ni à l’ancienne ni à la nouvelle, elle-même tout occupée à l’attendre, lui et son futur enfant. Il y a aussi la grand-mère maternelle, retirée dans sa campagne et infiniment amère. Deux générations qui n’ont pas eu leur compte et ne songent qu’à leurs échecs et à leurs risques.

Aliocha, 12 ans, encombre. On l’abandonne, on l’oublie. Quand il crie, c’est silencieusement, pour ne pas déranger et parce que personne ne l’entendrait. Un jour, il disparaît.

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Tout l’Occident des grandes villes peut se reconnaître dans le lourd contentieux de ce divorce violent, et cette histoire-là de cette classe sociale-là pourrait être aussi bien américaine ou française.

Mais Zviaguintsev est russe, et c’est la société russe qu’il peint. (1)
Il raconte toujours un peu les mêmes histoires, à la ville comme à la campagne, des pères, des mères, leurs douleurs intérieures, dans un monde de corruption et de pauvreté, face à l’absence de justice, où, peu à peu, s’estompent la faute et donc la culpabilité.

Faute d’amour se passe au moment de la crise ukrainienne, de l’automne 2012 à l’hiver 2015. Alors la tentation est grande d’en faire une lecture "russe" : décomposition de la famille dans une société brutale, qui ne se relève ni du tsarisme, ni de la révolution trahie, états d’âmes. Et Zviaguintsev dit lui-même que "ça commence toujours par l’égoïsme".

Il ne fait pas pour autant des films sur "l’âme russe" et sur ce qu’elle est devenue. Chez lui, les cœurs du 21e siècle sont secs et on ne pleure plus en Russie, même ivre-mort de vodka. Mais ils l’étaient déjà au 20e siècle, chez Bergman le protestant et chez Antonioni le catholique, dans des pays et des temps sans guerre.

Il ne fait pas un cinéma politique, pas un cinéma métaphysique non plus.
Même quand, à la fin, Zhenia, en sweat de l’équipe sportive de Russie, va courir sur son tapis roulant, beaucoup d’efforts, du sur-place. Le "progrès" est une illusion, mais on le sait depuis longtemps.

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Zviaguintsev dit simplement : "Nous sommes 7 milliards, il est difficile de se trouver une place au soleil". Il ne condamne pas ces grandes personnes irresponsables, il ne s’apitoie pas sur le gosse perdu. Pas de jugement, pas de pathos. Il ne parle même pas de société. Chez lui, c’est toujours un cran au-dessus : il s’agit d’une civilisation humaine terrestre en grand délabrement, qui, dénudée à vif, révèle une vérité animale qu’on croyait enfouie sous des générations de vernis.

Le grand sujet du film, en fait, c’est la disparition. (2)
Celle d’Aliocha, ce petit garçon infiniment orphelin, est métaphorique.

C’est celle de la génération à venir.
C’est aussi celle du vivant qui se racornit, celle du réel qui s’évapore, celle du temps même qui rétrécit. Tout va trop vite, se décale, se chevauche. Les flux d’images des écrans se mélangent aux souvenirs vécus. Ce qui se passait dans les corps, au niveau du plexus, est remonté au disque dur du cerveau. L’attention est flottante, le langage automatique. La bonne vieille réification ne transforme plus seulement les humains en marchandises, mais désormais en androïdes.

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La scène du film où les parents sont confrontés, pour identification, au cadavre trouvé d’un enfant en loques (qui n’est pas Aliocha) et où ils craquent, est, à cet égard, capitale. Dans cet effondrement, ce n’est pas l’amour mais l’épouvante qui remplace l’indifférence, le retour du refoulé et la soudaine reconnaissance de la chair, ça fait mal.

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Désespoir et lueurs

Le cinéma de Zviaguintsev est noir, désolé. Même le mot pessimisme convient mal, qui implique au moins un futur.
Mais avec Faute d’amour, quelque chose a changé : il a le courage de son désespoir et son film est plein de lueurs.

Quand la disparition d’Aliocha est constatée, la police prend note et ne propose rien, sinon d’attendre son retour "statistiquement probable", puisque l’hiver vient. L’institution est défaillante.

Mais elle propose aussi de recourir aux services du GRED (Groupe de recherche des enfants disparus), une association de bénévoles au grand dévouement.
Car, si les corps et les esprits solitaires sont malades, le corps social, lui, est bien vivant, et quelque chose ne meurt pas : la solidarité.

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C’est comme une trace de l’utopie soviétique : les héros sont positifs, intelligents, généreux, efficaces. Maintenant, ce ne sont plus des agents publics, ce sont des particuliers auto-organisés.

Et puis, la toute fin du film est douce et offre comme une perspective.
Ce sont les mêmes images que celle du début, les mêmes arbres, les même branches, le même chemin, mais cette fois, ça bouge, en lent panoramique latéral. La lenteur n’est pas l’immobilité. Les saisons ont passé, ce n’est pas la même eau. Et sur le sol, dans la ville, la vie continue sans beaucoup de mémoire.

Mais le ruban de signalisation blanc et rouge emmêlé dans les racines au début, avec lequel Aliocha jouait, est toujours là, cette fois en haut de l’arbre, dans le ciel, non recyclable.

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La Nature, elle, n’oublie rien.

Sylvie Strobel & Anne-Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n° 381, été 2017

1. Andrei Zviaguintsev a commencé par le théâtre, en province, et il faisait l’acteur. Il ne s’est lancé dans le cinéma qu’en 2000, à 36 ans, avec une série à la télévision. Ont suivi cinq longs métrages. Il prend son temps. Mais son premier film, Le Retour (2003) a reçu le Lion d’or à Venise, et les suivants ont toujours été remarqués, sélectionnés, récompensés : Le Bannissement (2007), Elena (2012), Leviathan (2014).

2. Comme si Zviaguintsev avait voulu réaliser une sorte de remake de L’avventura, en réalité augmentée, et, cette fois, lourde de sens.

Faute d’amour (Nelyubov). Réal : Andreï Zviaguintsev ; sc : Oleg Neguine ; ph : Mikhaïl Kritchman ; mont : Anna Mass ; mu : Evgueni & Sacha Galperine. Int : Maryana Spivak, Matvey Novikov, Andris Keishs, Aleksey Rozin, Marina Vasilyeva, Alexey Fateev, Djan Badmaev (Russie-France-Allemagne-Belgique, 2017, 127 mn).

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