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Barrot, Olivier & Chirat, Raymond (livre)
Sacha Guitry, l’homme orchestre (2007)
publié le samedi 15 septembre 2007

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°312-313, automne 2007

Olivier Barrot & Raymond Chirat, Sacha Guitry, l’homme-orchestre, Gallimard, 2007.

Voilà un livre de poche qui vient heureusement compléter le mastodonte de l’exposition de la Cinémathèque : il comble tous les trous biographiques, suit, là où le catalogue reste allusif, l’homme Guitry au plus près, et se savoure comme une friandise - ce qui ne surprend pas, pour qui connaît l’alacrité et l’érudition de chacun des auteurs (qui nous avaient déjà régalés il y a peu d’un Salut à Louis Jouvet).

"Je n’aime pas qu’on me regarde, alors que j’ai passé toute ma vie à me montrer".
Dès l’entrée, le paradoxe est là, en deuxième de couverture, suivi de sept superbes photographies pleine page, comme le veut la charte de la collection - souvent imitée, jamais égalée. Photographies qui, presque toutes, viennent infirmer la phrase liminaire : Guitry pose, il se montre, avec la même délectation que lorsqu’il s’écoute parler ou se regarde écrire. Même dans des photos intimes, celles prises en 1926 à Royan que l’on voit à Bercy, on devine la posture : immobile sous une ombrelle ou gigotant au soleil, regard-caméra ou pas, il se place toujours à son avantage. Difficile donc de voir dans la confidence d’ouverture autre chose qu’une coquetterie de dandy.

Guitry a passé sa vie à se mettre en scène ou en images, parce qu’il aimait ça - et c’est justement ce qui constitue sa singularité, et le plaisir que l’on peut éprouver à retrouver cette hypertrophie du Je constamment mis en spectacle, et en mots. Univers de la parole, incessante, voluptueusement servie par le maître, et sa diction fameuse - on s’en rend compte lorsqu’elle sort d’une autre bouche, dépourvue de saveur hors de l’emphase originelle.
D’où cette fécondité dans l’écriture théâtrale - 124 pièces, précise l’ouvrage -, et cette idée de ne voir d’abord dans le cinéma qu’une mise en conserve utile de cette parlerie.

Idée courte, vite modifiée : dans ses six premiers films de 1935-1936, quatre quasi captations côtoient la mise en scène ébouriffante d’un scénario original (Bonne chance) et une adaptation de roman (Le Roman d’un tricheur) qui a vingt ans d’avance sur les lois du cinématographe.
La balance entre soufflés délicats (Désiré, La Poison) et puddings Tatin nappés de Chantilly (ses machineries historico-nationales) ne cessera de fonctionner, jusqu’en 1957.
Homme-orchestre, pour reprendre le sous-titre de l’ouvrage ?
Certes.
Mais surtout homme d’artifice(s), dans toutes les dimensions du terme, tirant à volonté des feux éblouissants, jusqu’à s’en aveugler.
Dans notre enfance lointaine, avant même l’ère du spectaculaire concentré, Sacha était partout, sur l’écran, dans les hebdos, à la radio, à la télé balbutiante (ah, l’anniversaire de 36 chandelles !), jusque dans notre chocolat matinal.
Cinquante ans plus tard, le voici de retour, sous notre regard plus critique : ce petit livre précieux nous aide à faire le point.

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°312-313, automne 2007

Olivier Barrot & Raymond Chirat, Sacha Guitry, l’homme-orchestre, coll. Découvertes, Gallimard, 2007, 128 p.

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