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Assemblée (l’) (2017)
de Mariana Otero
publié le mercredi 18 octobre 2017

par Claudine Castel
Jeune Cinéma en ligne directe

Sélection ACID au Festival de Cannes 2017

Sortie le mercredi 18 octobre 2017

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Mariana Otero (1), cinéaste en mouvement, voit, place de la République, la vitalité, le désir de réinvention de la politique des participants à Nuit debout. Elle décide de filmer avec son ingénieur du son, jour après jour, ce qui a lieu, après la manifestation du 31 mars 2016 contre la loi El Khomri qui programme le détricotage du code du travail. Très vite, le format long s’impose sur le projet de formats courts qu’elle avait commencé à diffuser sur une chaîne de Youtube (Les Yeux de Marianne).

Le film s’ouvre brièvement sur les initiateurs de Nuit debout, François Ruffin, Monique Pinçon-Charlot. Frédéric Lordon pose l’enjeu essentiel sur le sens de ce rassemblement inédit : "Nous apprenons tous ensemble la démocratie que nous voulons inventer". Nous ne les reverrons plus.

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Observatrice assidue, Mariana Otero suit la commission Démocratie sur la place dont elle perçoit qu’elle est "le centre de gravité" de la contestation.
Pas de leader, pas de personnage (2), des trentenaires et des plus âgés débattent inlassablement (voter, ne pas voter), s’organisent avec des moyens de fortune (des mégaphones en carton), se donnent des règles avec la mise au point d’un code gestuel pour permettre l’écoute, la circulation de la parole sans la monopoliser. Un homme avec un chapeau déplore devoir se rabattre de façon mélancolique sur le chronomètre.

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La "mise en commune" des idées se mène avec la réappropriation du langage, en incluant la langue des signes. Tout ça ne va pas sans balbutiement, sans contradictions, mais nous saisissons que se joue là, un apprentissage de la démocratie participative, et son corollaire, la remise à plat de la démocratie représentative. Le va-et-vient entre les gros plans sur les visages et les plans larges de la foule pose la question de l’articulation entre la parole individuelle et la parole collective.

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La réflexion à l’œuvre dans l’assemblée est mise sous tension entre les urgences : celle de manifester et celle de résister à l’obstruction incessante et agressive des CRS qui ne lésinent pas sur l’usage des lacrymos. Leur violence est d’autant plus éloquente qu’elle n’est visible qu’en quelques plans, un contrechamp glaçant.
Et la pluie qui s’en mêle…

Le 5 juillet 2016, une manifestation est "nassée" pont de la Concorde, face à l’Assemblée nationale où le pouvoir des élus, la démocratie sont confisqués, bafoués par le 49.3. Dans le hors champ, nous ne verrons ni l’interdiction de filmer ni l’arrestation de l’équipe, tout aussi arbitraire.

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Mariana Otero n’esquive pas la retombée du mouvement, son délitement.
Un dernier plan sur les femmes et les hommes de l’assemblée, les visages et les corps expriment l’écoute attentive à ce qui se dit et qu’on n’entendra pas : un air de Mozart (Brightstar Human Orchestra de Mark Bradshaw), et point d’orgue.

Le montage s’est avéré être la phase difficile puisqu’il n’y avait pas de scénario écrit. Il a fallu "procéder par éliminations successives" de soixante-dix heures de rushes à une heure quarante. "Garder dans la longueur mais aussi couper pour dégager la structure en respectant la chronologie. Le financement par crowdfunding (et par investissement personnel), le prêt de matériel, ont permis la réalisation du film dans l’urgence. (2)

Un an et un automne plus tard, alors que la loi travail XXL a été votée, L’Assemblée nous rappelle de manière profitable ce qui est advenu : un élan imprévisible "hors sol", qui se traduisait par un fort désir d’émancipation des carcans de la pensée et du langage politique dominants pour changer la donne.

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Pierre Rimbert écrivait en mai 2016 : "Comme l’observait l’historien Georges Duby, ’la trace d’un rêve n’est pas moins réelle que celle d’un pas’. En politique, le rêve sans le pas se dissipe dans le ciel brumeux des idées, mais le pas, sans le rêve, piétine. Le pas et le rêve dessinent un chemin : un projet politique." (3).

Claudine Castel
Jeune Cinéma en ligne directe

L’Assemblée. Réal, sc : Mariana Otero, image : Mariana Otero, Aurélien Lévêque son : Aurélien Lévêque, Mariana Otero mont : Charlotte Tourres, mont son : Hélène Ducret mixage : Nathalie Vidal finalisation image : Aïdan Obrist (France, 2017, 99 mn). Documentaire

1. Ses six films précédents : Non-Lieux (1991), La loi du Collège (1994), Cette télévision est la nôtre (1997), Histoire d’un secret (2003), Entre nos mains (2010), À ciel ouvert (2013).

2. Entretien avec Mariana Otero (6 octobre 2017).

3. Pierre Rimbert, "Contester sans modération", Le Monde diplomatique, mai 2016.

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