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Paulin, Jean Paul (1902-1976)
Une vie, une œuvre
publié le samedi 21 septembre 2013

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°354, automne 2013.

Jean-Paul Paulin (1902-1976)


Les éditions de La Table ronde viennent de publier un excellent ouvrage, Une forêt cachée, dans lequel Éric Dussert présente, chacun en quelques pages, "156 auteurs oubliés" par les historiens de la littérature française (parmi lesquels quelques-uns chers à notre cœur, tels Francis de Miomandre, Régis Messac ou Pierre Bost).

La grande histoire cinématographique se réduit trop souvent aux grands noms, arbres qui se distinguent de très loin et masquent la broussaille.

Mais on aimerait en savoir plus sur la piétaille, les sans-grades qui constituent la masse de la production depuis les années trente, et qui parfois valent mieux qu’une simple notule dans un dictionnaire - au hasard, André Hugon, Pière Colombier, Yves Mirande, Jean Stelli, Alexandre Esway, parmi les lointains, Michel Berny, Édouard Luntz, Patrick Schulman, chez les plus proches de nous. Tous ceux pour qui 1500 signes ce n’est pas assez et 150 pages trop.

La défunte Anthologie du cinéma était parfaite dans le genre, pour éclairer sur Gréville ou Jasset, tout comme Archives, sortant de l’ombre E.-E. Violet ou Donatien.
Claude Beylie & Philippe d’Hugues, à la fin du dernier siècle, avaient choisi "Vingt-cinq réalisateurs méconnus" dans la première partie des Oubliés du cinéma français (Cerf, 1999), qui demeure la meilleure (et la seule) approche du sujet.
Si l’on y ajoute l’Encinéclopédia de Paul Vecchiali (L’Œil, 2010), qui reprend systématiquement tous les cinéastes ayant débuté dans les années 1930 (mais du coup néglige tous ceux qui ont commencé ensuite), le tour est vite fait.

C’est grâce à l’article de Daniel Sauvaget saluant Henri Fabiani (Jeune Cinéma n° 249) que nous avons découvert le catalogue DVD des éditions Les documents cinématographiques - honte sur nous de ne pas avoir repéré plus tôt cette maison créée par Paul Painlevé.
Catalogue dont la lecture réjouit l’âme de l’amateur du cinéma français le moins célébré : Henri Calef, Jean Dréville, André Zwobada, Paul Mesnier, Jean de Limur (cf. Jeune Cinéma 352-353), Robert Darène, Léonard Keigel, il y a là de quoi faire son miel.

Et Jean-Paul Paulin, recordman, avec son Trois de Saint-Cyr, des passages à la télévision lorsqu’il s’agit de commémorer quelque date glorieuse - récemment encore, sur la chaîne Histoire à l’approche du 14 juillet.
Paulin, tant vilipendé par Vecchiali, entre les pages 299 et 308 du second tome de son ouvrage. Une telle constance dans la démolition de la part de l’auteur de La Guerre des sens et des Gens d’en bas ne pouvait que donner envie d’aller y voir de plus près.
Ce que nous a permis l’édition d’une grosse poignée de films - six sur les dix-huit que compte l’œuvre complète de Paulin.
De quoi modifier la vision, peu enthousiaste à son égard, fournie par l’Histoire ?
La réponse sera normande : oui et non.

Les débuts

Né en 1902, fils de Paul Paulin, sculpteur connu, Jean-Paul ne se lance dans le cinéma qu’en 1931, comme assistant (en compagnie d’André Sauvage) de Jean Choux sur Jean de la Lune, avec Michel Simon. Sans doute par l’entremise de Jean Renoir, ami d’enfance (les ateliers de leurs pères respectifs voisinaient sur la Butte Montmartre), qui venait de tourner Tire-au-flanc, avec le même, et allait enchaîner, toujours avec lui, On purge bébé et La Chienne. En tout cas, JPP ne s’attarda pas dans l’assistanat et signa en 1932 La Femme nue, suivi, au cours de la seule année 1933, par deux autres titres, L’Abbé Constantin et Pas besoin d’argent.

La Femme nue , seconde adaptation, après Léonce Perret (1926), de la pièce d’Henry Bataille, contient tous les éléments convenus du mélodrame social : un peintre bohème épouse son modèle ; devenu célèbre, il est gêné par le manque de classe de sa femme, qu’il trompe avec un autre modèle, une princesse, nettement plus allurale en société. Le divorce et le désespoir poussent la jeune femme au suicide ; sauvée in extremis, elle est recueillie par un ancien amant, toujours amoureux et qui lui permettra de revivre.
Sur une telle trame, Ophuls pouvait faire un chef-d’œuvre. On en est loin, mais ce coup d’essai n’est pas méprisable, quoi qu’en disent Vecchiali ("superficiel et opportuniste") et Beylie & Hugues ("redoutable").
D’abord parce que Raymond Rouleau, à ses débuts, est crédible, aussi bien en rapin fauché qu’en peintre officiel. Mais surtout parce que Florelle affiche tout du long une fraîcheur et une justesse étonnantes, aussi touchante en amoureuse que remarquable en épouse déçue : la crise de nerfs qu’elle pique en pleine réception est d’une belle violence. Elle était alors au sommet, et son regard, son rire, le ton de sa voix demeuraient d’un naturel exquis, absolument pas usé par les quinze films qu’elle avait tournés les deux années précédentes. Si la caméra semble parfois paralysée, plusieurs scènes tournées dans les rues de Paris – le long travelling qui accompagne une charrette de déménagement, la traversée de la ville en Rolls – ou le bal des Quat Z’Arts filmé à vif, ont conservé un charme certain.

Passons sur L’Abbé Constantin, vu jadis sur le câble, dont le souvenir est moins calamiteux que ne le suggèrent les auteurs cités. Même si ni Françoise Rosay ni Léon Bélières ne jouent dans la légèreté, la seule Betty Stockfeld vaut, comme d’habitude, le détour et permet d’oublier l’aspect poussiéreux de l’argument.

En revanche, Pas besoin d’argent cultive un sujet, l’arnaque géante, parfaitement contemporaine, de Marthe Hanau-la-Banquière et de Stavisky. Spéculant sur la crédulité publique, le jeune employé de banque d’une petite ville fait passer un oncle revenu d’Amérique fauché pour un milliardaire. Une société est créée, l’argent afflue, des forages pétroliers fantaisistes sont lancés, une raffinerie est construite. Tout baigne. Catastrophe, le pétrole existe vraiment, ce qui doit être caché afin que les prix ne s’effondrent pas. La mystification continue, car, comme le précise Claude Dauphin, "même démasqué, l’homme doit rester aux yeux de tous ce qu’il est censé être ; voici le fondement de l’économie moderne". Cynique jusqu’au bout, le film s’achève sur l’édification d’un monument au grand homme qui a sauvé le pays. Pas besoin d’argent est à ranger sur la même étagère que Ces messieurs de la Santé (P. Colombier, 1933) et La Banque Nemo (Marguerite Viel, 1934) : ils ne font certes qu’égratigner le système plutôt que de se lancer dans sa dénonciation générale ; il n’empêche que le plaisir de la démonstration reste réel et que le film résonne d’échos actuels (et pas seulement parce que le maire complice se nomme Cahuzac).

L’intermède exotique

Changement de cap avec L’Esclave blanc (1936), que Paulin récupère après la défection du réalisateur prévu, Carl Dreyer. Ce que l’auteur de La Passion de Jeanne d’Arc et de Vampyr allait faire dans cette galère - un drame colonialo-ethnographique tourné en Somalie italienne - reste un mystère ; pourtant, le projet alla jusqu’à un scénario très élaboré et un story-board précis (un bonus du DVD le présente dans le détail) auxquels Paulin demeura fidèle.
Le film fut tourné sur le terrain, dans des conditions peu confortables, à plusieurs jours de marche de toute agglomération, ce qui interdisait de contrôler l’état des prises. Préfacée par Henry de Monfreid, qui régnait alors sur l’aventure exotique, cette histoire de contremaître dans une plantation de bananes, renvoyé parce qu’il est amoureux de la fille de son patron, et qui se met en ménage avec une indigène, vaut ce qu’elle vaut, c’est-à-dire pas grand-chose. Georges Rigaud est un acteur limité, Jane Ferney une actrice inexistante. Mais le film n’est pas ridicule, et si, à la fin, tout rentre dans l’ordre - après la mort de sa compagne, Rigaud retrouve sa place et fait prospérer l’entreprise -, les séquences du retour à la vie "naturelle" sont fort bonnes : la jeune Somalienne est superbe et le tabou de la nudité étant à l’époque réservé aux "civilisées", Paulin filme abondamment la jeune Faye dans le plus simple appareil (et Rigaud parfois, ce qui était plus osé en 1936). La vie dans la case, les bains dans la rivière, les scènes de chasse au léopard prises sur le vif, l’amour véritable de Faye pour son "esclave blanc", tout cela a bien résisté au poids des ans, bien mieux que le discours colonial explicite - le souvenir d’Ombres blanches (W.S. Van Dyke, 1928) n’est pas loin. Dreyer aurait-il fait mieux ?…

Le bruit des armes

Après une Danseuse rouge (1937), dont on ne sait que ce qu’en dit Vecchiali (peu de bien, sinon à propos du sourire de Margo Lion), Paulin tourne, sur les terres camarguaises du marquis de Baroncelli, Les Filles du Rhône (1937). Qui ne fait pas partie de la série rééditée par Les documents cinématographiques et c’est dommage, car la version rénovée vue il y a quatre ans était remarquable et mériterait d’être mise dans le circuit. Le film échappe aux clichés habituels du genre (gardians-manades et cie) et reste parmi les meilleurs des grands films provençaux d’avant-guerre, Toni ou les deux Maurin des Maures d’André Hugon.

C’est l’année suivante que Paulin tourne le film qui lui assurera succès et renommée durables - même sous forme négative -, en tant qu’auteur de Trois de St-Cyr . L’époque (la sortie date de février 1939) est grave, chacun sent que Munich n’était qu’une pause et que la guerre est inéluctable (1). L’histoire de ces trois officiers de la même promotion (Jean Chevrier, Roland Toutain et Jean Mercanton) partant se couvrir de gloire en Syrie (et pour l’un d’eux, y périr) transmettait un message d’espoir : un pays possédant des hommes de cette trempe, capables de mourir dans les plis du drapeau, avait de la ressource ; l’ennemi n’aurait qu’à bien se tenir, comme l’annonce l’ultime phrase du dialogue : "Soyons prêts au sacrifice suprême si la grandeur de la France l’exige un jour !"… Le film disposa de moyens considérables, l’Armée ayant mis l’école de St-Cyr et ses occupants au service de Paulin. Et pour les amateurs de maniements d’armes, de défilés, de plaisanteries de chambrées, l’aspect documentaire est de première catégorie - plus juste que dans la plupart des œuvres à goût de sable et de képi du temps, Le Grand Jeu, La Bandera, Gueule d’amour, et autres Feu !
Dire que le film a bien vieilli serait mentir, mais il demeure comme un témoignage irremplaçable sur le bourrage de crânes. D’autant qu’il ne manque pas de qualités formelles, le réalisateur gouvernant avec habileté tous ses figurants bénévoles, et règlant les combats dans le désert contre les "salopards" avec une maestria certaine - ce qui explique pourquoi Trois de St-Cyr demeure visible, avec les accommodations nécessaires devant cet objet d’époque.

Ce qui n’est pas le cas avec Le Chemin de l’honneur , qui suit immédiatement (1939).
C’est assurément le succès du précédent qui a poussé Henry Garat, ayant épuisé toutes les variations sur le thème du jeune premier chantant, à produire et à interpréter (dans un double rôle dramatique) cet invraisemblable nanar. Cette fois-ci, la Légion, le bled, des jumeaux militaires, l’un méritant, l’autre ayant fauté mais qui saura se racheter grâce au sacrifice de son frère, l’honneur du titre décliné sur plusieurs octaves, on a droit à toute la lyre. Garat y est insupportable, Renée St-Cyr (décidément…) déjà minaude, Marcelle Géniat pleurniche, Pierre Brasseur assure le minimum ; sauvons du lot René Bergeron en inspecteur obstiné et Lucas Gridoux en traître répugnant, sa spécialité.
Le film fut-il exploité avant la date de novembre 1949, indiquée par imdb ? Peut-être, puisque le volume 7 de L’Encyclopédie des longs métrages français d’Armel De Lorme note une projection de presse en mars 1940 - mais il restait bien peu de temps aux spectateurs éventuels pour en profiter avant la débâcle…

Une embellie

Faute de connaître La Nuit merveilleuse, commandé en 1940 par Vichy pour glorifier le Secours national, et Cap au large (1942), mélodrame tourné dans le port de Gruissan (Aude), renvoyons aux historiens cités, d’accord pour dénigrer le premier et louer les qualités documentaires du second (ultime apparition de Robert Lynen avant son exécution par les nazis) - et attendons une éventuelle réédition.

Comparé aux films des années trente, Échec au Roy (1943) représente une véritable surprise. Par l’intérêt de son scénario - les demoiselles de St-Cyr (décidément, bis !) durant les dernières années du règne de Louis XIV -, la qualité de son dialogue (pourtant dû à Roger Ferdinand), la beauté de sa lumière (signée Henri Alekan, qui avait débuté avec La Danseuse rouge), les costumes de Christian Dior et la musique de Georges Van Parys. La description des relations entre le Roi (même si Maurice Escande est un peu jeune pour le rôle) et Madame de Maintenon (Gabrielle Dorziat) est fort juste, ainsi que tout l’arrière-plan, la troupe des saint-cyriennes s’efforçant d’interpréter Racine, les combats en Artois, les rapports hostiles puis amoureux entre la jeune effrontée et le vaillant vicomte. Georges Marchal, quasi débutant, préfigure sans démériter le Gérard Philipe de Fanfan-la-Tulipe, Odette Joyeux, alors dans sa gloire (elle venait de terminer la fameuse trilogie d’Autant-Lara et allait tourner Les Petites du quai aux Fleurs avec Marc Allégret), est acide à souhait. Il subsiste là une fraîcheur, un entrain qui auraient dû apporter au film le succès, à un moment où les occasions de se réjouir devant les écrans étaient rares. Malheureusement, on ne sait pour quelle raison, Échec au Roy ne sortit qu’en mai 1945, une semaine après la fin du conflit ; le besoin de dépaysement des spectateurs n’était plus le même et on cherchera en vain sa trace dans les revues du temps. C’est dommage, car il s’agit du titre le plus réussi de son auteur.

Fin de parcours

Jean-Paul Paulin ne se découragea pas, multipliant son activité - six films entre 1946 et 1950, qui n’ont guère marqué les souvenirs : si Vecchiali et Beylie-Hugues, de concert, rachètent La Nuit de Sibylle (1946), ils écrivent à bras raccourcis sur Le Château de la dernière chance, L’Inconnue n° 13, La Voix du rêve, Voyage à trois et Folie douce, qui vient clore sa filmographie.

Il se tourna alors vers la production, mais ni la nouvelle version de Poil de carotte (Paul Mesnier, 1951), ni J’avais sept filles (Jean Boyer, 1954, dernière apparition de Maurice Chevalier dans un film français) ne connurent un succès suffisant pour qu’il s’obstine, et il mit fin, la cinquantaine à peine atteinte, à une carrière en dents de scie.
Une carrière à l’image de celles de nombre de réalisateurs français, trop souvent dépendants de contraintes - producteurs, scénaristes - dont ils n’étaient pas responsables.

Paulin ne fut certes pas un "auteur", mais cela ne retire rien à l’agrément que l’on peut lui trouver parfois (Échec au Roy), ni à l’accablement qui nous a parfois saisi (Le Chemin de l’honneur).
Le chemin de l’amateur n’est pas forcément tapissé de roses et de lys. Mais c’est sur pièces que l’on doit juger, et l’histoire du cinéma, français ou autre, est constamment à revérifier.
En attendant une hypothétique suite à la redécouverte de Paulin, via Les Filles du Rhône ou La Nuit de Sibylle, on peut se permettre un détour vers ce que Les documents cinématographiques proposent. Ce ne sera pas du temps perdu.

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°354, automne 2013.

Tous les titres décrits sont disponibles auprès des Documents cinématographiques, 38 avenue des Ternes 75017 Paris.

1. L’idée est excellente d’avoir accompagné le film par le long métrage de Jean Loubignac Sommes-nous défendus ? (sorti en novembre 1938), documentaire assurant que l’armée française est prête à tous les conflits, que la ligne Maginot résistera à tous les assauts, que les chars français sont les meilleurs du monde, etc.

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