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Aventures de Pinocchio (les) (1972)
de Luigi Comencini
publié le mardi 19 décembre 2017

par Andrée Tournès
Jeune Cinéma n° 89, septembre-octobre 1975

Sorties le vendredi 22 août 1975 et le mercredi 20 décembre 2017

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Tiré d’un feuilleton télévisé, Les Aventures de Pinocchio est un beau film, qui subvertit le roman pour enfants dont il porte le nom.
On connaît, ne serait-ce que par Walt Disney, l’histoire édifiante de Carlo Collodi.
Un menuisier pauvre sculpte une marionnette ; celle-ci reçoit la vie d’une "bonne fée", mais c’est une vie conditionnelle où chaque écart vis-à-vis de la morale est sanctionné par une régression à l’état de bois inerte.

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Chez Comencini, la fée est une dame d’œuvre qui distribue la soupe populaire aux pauvres et cherche à transformer Pinocchio en singe savant. L’éducation de Pinocchio se fait à rebours, chaque expérience lui apprend à refuser ; refus du statut de chien de garde qui mérite sa soupe en dénonçant ; refus du dressage en mouton qui bêle à l’école en répétant la morale du maître ; refus d’une vie familiale où l’amour est soumis au chantage - "Si tu pars, je meurs" dit la fée.

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Et surtout refus du travail. Au "J’ai faim, moi !" que proclame Pinocchio, ceux qu’il rencontre répondent en proposant du travail : riches et pauvres, mendiants ou patrons, tous acceptent la règle qui établit l’échange entre le pain et la peine ; à ceux-là, Pinocchio tire la langue et tourne le dos.

Mais le vagabondage aussi est une école : les copains du théâtre sont des voleurs, les bonnes gens du village regardent Gepetto se noyer sans bouger, et le paradis buissonnier où les enfants n’étudient plus devient un monde concentrationnaire où l’enfant sert de bête de somme : un des beaux renversements du film fait de l’âne - une des métamorphoses de Pinocchio - non le simple symbole de l’ignorance, mais celui du bétail exploité, et tout l’épisode renvoie à l’enquête déchirante menée dans I bambini e noi sur l’enfance au travail. (1)

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Sur le chemin de la vie, l’enfant est seul.
Pas tout à fait cependant, puisque tout le film est tendu par le désir que le fils et le père ont de se retrouver.
Gepetto, le menuisier pauvre, qui a sculpté la marionnette pour se tenir compagnie et peint un feu sur le mur pour se réchauffer, est une belle figure pathétique sauvée du mélo par l’ironie discrète de Nino Manfredi.
Gepetto est le père qui s’ôte - à la lettre - le pain de la bouche pour le donner à l’enfant, sans condition et sans chantage. Mais il est quand même de ceux qui voudraient garder ce qu’ils aiment. Au fond, il s’arrangerait bien d’un Pinocchio de bois, et, qui mieux est, aux pieds brûlés : un pantin sans pieds ne peut courir le monde.
Petit animal instinctif et cynique, Pinocchio mange le pain du père, vend le livre chèrement acquis et s’en va de la maison. Mais quand Gepetto part le chercher et se noie, Pinocchio se jette à l’eau.

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Quand l’enfant retrouve son père bien au chaud dans le ventre de la baleine, repu et protégé pour la première fois de sa vie, en train de découvrir le monde en chambre à travers les livres, c’est Pinocchio qui l’arrache à la sécurité, l’emporte vers le large et le risque, petit enfant-courage avec son père en croupe.

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Au cynisme des rapports sociaux qui s’établissent entre l’enfant et un monde qui ne fait pas de cadeau, à l’hypocrisie des affections familiales qui cherchent à adapter l’enfant à la société hiérarchisée, Comencini a opposé la vision optimiste d’une relation juste où l’enfant éduque l’adulte et pousse le résigné au combat.

Évoquant l’enfance de Casanova, Comencini se référait constamment aux tableaux de genre du 18e siècle. Pinocchio fait, lui, penser à l’enquête télévisée sur l’enfance, non seulement parce que Pinocchio et son camarade vagabond ont l’air de sortir de l’enquête, mais parce que les villages pauvres sont ceux de maintenant, avec leurs rues boueuses, les fermes cossues, les mendiants ou les maçons à la pause.

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Quant à la fantasmagorie, réduite à l’essentiel, elle rejoint les fantasmes de la petite enfance sans passer par l’imagerie des livres de contes : c’est l’angoisse devant la matière vivante si proche de la pierre et du bois, c’est surtout celle de la naissance magnifiquement représentée par l’éjection hors de la baleine, lorsque Gepetto reste coincé dans la gorge du poisson comme un enfant dans le ventre maternel.

Un beau film, riche et dur.

Andrée Tournès
Jeune Cinéma n° 89, septembre-octobre 1975

1. I bambini e noi de Luigi Comencini avec Domenico Santoro (1970), série documentaire de la RAI en 6 chapitres.

Les Aventures de Pinocchio (Le avventure di Pinocchio). Réal : Luigi Comencini ; sc : L.C. et Suso Cecchi D’Amico, d’après Carlo Collodi ; ph : Armando nnannuzzi ; mont : Nino Baragli ; mu : Fiorenzo Carpi. Int : Andrea Balestri, Nino Manfredi, Gina Lollobrigida, Franco Franchi, Cisco Ingrassia, Lionel Stander, Vittorio De Sica, Mario Adorf, Jacques Herlin (Italie, 1972, 135 mn).

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