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Fabiani, Henri (1919-2012)
Une vie, une œuvre
publié le samedi 15 décembre 2012

par Daniel Sauvaget
Jeune Cinéma n°349, décembre 2012

Henri Fabiani (1919-2012)

Seul Jeune Cinéma a signalé à ses lecteurs le décès de Henri Fabiani (1), documentariste, il est vrai, bien oublié depuis qu’il avait quitté la profession.

Cinéaste discret, resté à l’écart des clans et des réseaux, il est pour nous un représentant des plus significatifs de ce qu’on nomme parfois l’âge d’or du court métrage français, et plus spécialement du court métrage documentaire diffusé régulièrement (autre époque) dans les salles.
Le docucu de Raymond Queneau, certes, mais une production qui compte de nombreux chefs d’œuvre et qui a lancé beaucoup de cinéastes passés depuis au long-métrage.

Ancien opérateur d’actualités passé au cinéma documentaire, Fabiani a participé dans les années 1950 à la création d’organisations syndicales et de groupements professionnels, et fut un des initiateurs du fameux Groupe des Trente, étant un des auteurs du premier manifeste qui rassembla les trente signatures en 1953 - d’où son nom, bien que ses membres aient été plus nombreux.

D’après ses souvenirs (2), les rédacteurs du texte étaient Franju, Resnais, Paul Paviot, Marcel Ichac, Pierre Kast, Fred Tavano et lui-même. Il s’agissait alors de défendre une création "indépendante de la longueur du film" - étape importante de l’histoire du cinéma français, de ses institutions et des aides sélectives.

Le catalogue des documentaires produits et diffusés à l’époque comprend beaucoup de films dits institutionnels (films de commande) dont les meilleurs ont bénéficié d’une distribution commerciale - cf. les travaux de Franju ou Resnais.

Henri Fabiani a fait ainsi des films pour les Charbonnages de France, où, dit-il, "Bien que connaissant mes sympathies pour les syndicats de mineurs, le commanditaire n’intervenait pas sur ma démarche".
C’est en Lorraine qu’il réalisa son premier film, Les Hommes de la nuit.
Un très beau film, justement récompensé par un prix au festival de Venise et distribué en salles en 1952 ; il tournera aussi Graines de porion et Mines du Nord, et fera ensuite un travail fantastique dans un milieu caractérisé lui aussi par de rigoureuses conditions de travail : La Grande pêche (1954, primé à Cannes) tourné avec les pêcheurs de Camaret, puis Au large du désert (1962), sur une campagne près des côtes de Mauritanie.

On peut encore trouver ces films, qui sont d’ailleurs parmi ses préférés, conservés dans des cinémathèques comme celle des Charbonnages de France, où un étudiant a pu visionner les films commandés à l’époque à Fabiani, Leenhardt, Henri Decae, Guy Gillet et d’autres (3).

À cause de la diversité des films institutionnels de Fabiani, il était difficile de reconstituer sa filmographie, même avec son concours - et d’ailleurs il ne s’en souciait guère, bien que, âgé de plus de 90 ans, il ait conservé une mémoire et une vivacité d’esprit exceptionnelles.
Il ne lui était pas indifférent, quand même, de signaler quelques prix obtenus dans des festivals importants, comme celui de Moscou en 1960, avec le premier film sur une opération à cœur ouvert (Diagnostic CIV, 1960, également distribué en salles, et produit par son ami Fred Tavano).
Fabiani est aussi l’auteur du premier film sur l’accouchement sans douleur.
C’est en 1955 qu’il tourne Tu enfanteras sans douleur.
Le sujet était alors tout nouveau, la méthode importée d’URSS était pratiquée dans une clinique pilote gérée par la CGT, et elle provoquait de virulentes polémiques, essentiellement dans les milieux catholiques.
Ce moyen métrage connut une carrière normale en salles, mais aussi une diffusion parallèle grâce aux associations laïques et groupements militants. La fiction de Le Chanois, Le Cas du docteur Laurent avec Jean Gabin, sortira plus tard.

Aux environs de 1960, on le sait, les jeunes cinéastes issus du court métrage ont la possibilité de réaliser leur premier film long.
Henri Fabiani, à son tour, réalise un projet produit par Fred Tavano, entièrement tourné en extérieurs sur le port de Saint-Nazaire et dans les quartiers ouvriers : Le Bonheur est pour demain.
Le film commence par une brillante séquence sur le lancement du paquebot France, tourné avec sept ou huit caméras dont plusieurs embarquées (mai 1960).
Jacques Higelin âgé de vingt ans, y est un jeune homme embauché comme caréneur, un peu perdu dans le monde du travail. C’était son deuxième grand rôle après Saint-Tropez Blues, de Marcel Moussy - qui sortira en 1961.
Le titre d’origine s’inspirait du terme désignant la prime de rendement des caréneurs, Au bout la soupe, mais le distributeur imposa un autre titre, bien peu fait pour populariser l’œuvre, Le Bonheur est pour demain. Sorti discrètement en septembre 1962, ce fut un échec commercial, qui renvoya le réalisateur au film court - jusqu’à ce qu’il se reconvertisse dans le montage audio-visuel où il a brillamment inventé et expérimenté de nouvelles techniques.
Les critiques parues en 1962, pour la plupart favorables, ont été sensibles au sujet et aux qualités documentaires incontestables de la mise en scène. La presse de gauche a salué la description du monde du travail et le discours réaliste. Toutefois, comme l’a écrit Lucien Logette dans ces colonnes, on était plus proche du Free cinema que de la Nouvelle vague. Revu trente ou quarante ans plus tard, la signification du film est peu orthodoxe. Loin d’exalter la valeur-travail, Fabiani en décrit les contradictions et les peines. Le film faillit s’intituler Pour du pain, pour des prunes (phrase extraite des dialogues). Le réalisateur disait lui-même (2010), qu’il y avait, plus ou moins inconsciemment, un fonds anarchisant dans le film, un sentiment de révolte qui pourrait se comparer à certains comportements de 1968.

Le projet de DVD (édition Les Documents cinématographiques) permettra de situer à sa véritable place ce film méconnu.

Daniel Sauvaget
Jeune Cinéma n°349, décembre 2012

1. Jeune Cinéma n° 347-348, éditorial, p.5.

2. Entretiens avec Henri Fabiani, juin 2010 et janvier 2011. Contacté peu après, Fred Tavano (réalisateur de films techniques et producteur), confirme ce souvenir précis, ajoutant qu’un huitième homme était probablement de la partie, Astruc, Leenhardt, on ne sait plus…

3. Étude des représentations filmiques du travail à travers la Cinémathèque des Charbonnages de France, par Matthieu Holler. Thèse inédite (Université de Metz, 2005).

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