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Annecy (animation) 2010
50e anniversaire
publié le mardi 30 décembre 2014

Un demi-siècle d’animation à Annecy

par Jean-Pierre Pagliano
Jeune Cinéma n°333-334, automne 2010

Le festival international du cinéma d’animation, installé à Annecy depuis 1960, a donc fêté ses 50 ans en juin 2010.
Cinquante ans d’existence mais seulement 38 bougies pour marquer cet anniversaire car les rencontres savoyardes furent longtemps biennales - une périodicité qui rendait la sélection d’autant plus attrayante, plus relevée, mais qui s’est avérée sans doute mal adaptée aux nouveaux enjeux commerciaux.

Mon premier festival d’Annecy, j’ai longtemps cru que c’était celui de 1965, à cause de l’exposition Norman McLaren et de la rencontre, forcément mémorable, du génial ciné-graphiste. Le catalogue signé par le maître ne permet aucun doute sur la date…

Mais je sais maintenant que j’ai fréquenté le festival dès sa seconde édition, en 1962. Si cela avait la moindre chance d’intéresser le lecteur, j’indiquerais que 62, c’est l’année de mon bac philo, précisément passé à Annecy, et que cette épreuve initiatique a dû brouiller quelque peu mes repères chronologiques. Fort heureusement, le cinquantenaire du festival vient de susciter deux précieux objets commémoratifs bien propres à remettre les idées en place.

Voici tout d’abord, sous le label tout indiqué du Chalet pointu, un coffret de cinq DVD contenant - mazette ! - quarante courts métrages primés.
Cela va du Grand prix de 1960 (Le Lion et la Chanson, de Bretislav Pojar) au Cristal d’Annecy de 2009 (Slaves de Hanna Heilborn).

Et c’est bien en 1962 que nous eûmes la révélation de L’Homme volant, un film minimaliste et magistral de George Dunning : comment, en deux minutes et quelques coups de pinceaux, créer le mouvement, suggérer l’espace et nous faire intensément jubiler.
Jubilatoire aussi, cette même année, le premier film d’un galopin de vingt-deux ans, Jacques Colombat, pour qui Paul Grimault est devenu producteur. Le titre de leur court métrage, Marcel, ta mère t’appelle, n’apporte aucune information sur le sens (éventuel) de cette joyeuse sarabande en papier découpé.
Ne comptons pas sur le réalisateur pour nous en dire davantage aujourd’hui : s’il nous fait l’amitié de raconter ici ses souvenirs d’Annecy 62 c’est pour parler des autres et pas de son propre travail. Il rend hommage à John Hubley, et cela nous plaît d’autant plus que le grand artiste américain est absent du coffret DVD.

Cette lacune n’est d’ailleurs pas la seule : dans cette vaste anthologie, on ne trouve rien non plus de Frédéric Back ni de Caroline Leaf, autres créateurs majeurs couronnés à Annecy.

Jacques Colombat remportera le prix du long métrage avec Robinson et Cie en 1991, l’année où son mentor Paul Grimault, après une longue fâcherie avec le festival, acceptera de revenir à Annecy pour recevoir le Prix de l’ASIFA (1) des mains de Raoul Servais.
C’est vrai que dans les années 80, il valait mieux ne pas brancher le réalisateur du Roi et l’Oiseau sur une manifestation qu’il avait pourtant contribué à faire naître. Michel Boschet, autre membre de l’équipe fondatrice, me confia en 1986 : "Je me souviens du jour où on était là-bas et où on s’est rendu compte qu’Annecy voulait municipaliser la chose et où ils ont viré comme un malpropre Raymond Maillet, qui avait vraiment porté le festival à bout de bras et l’avait amené là où il est.
Paul Grimault et moi, nous avons immédiatement donné notre démission". (2)

L’autre parution commémorative est un beau livre de 256 pages, édité par Glénat : Créateurs et Créatures, 50 ans de festival international du film d’animation d’Annecy. Une cinquantaine d’auteurs ont adressé une carte d‘anniversaire de leur cru, assortie de quelques souvenirs annéciens et autres confidences sur leurs admirations cinématographiques.
À partir des humoristes russes Mikhail Aldashin et Alexey Alexeev, ils sont classés dans l’ordre alphabétique et représentent toutes les générations, tous les pays (ou peu s’en faut), tous les sexes (sans doute) et la plus grande variété de styles.

Le volume s’ouvre sur des textes de circonstance signés par les responsables actuels du festival et par quelques personnalités invitées.
On lit avec plaisir le témoignage de la Japonaise Sayoko Kinoshita, qui fonda en 1985, avec son mari Renzo, le festival qu’elle dirige toujours à Hiroshima. Dédiée "à l’amour et à la paix" autant qu’à l’animation indépendante, sa Biennale ressemble à ce qu’était Annecy dans les années 60 : les plus prestigieux réalisateurs sont là, dans une grande proximité et une ambiance quasiment familiale. À Hiroshima, "trois autocars suffisent largement pour embarquer" tous les festivaliers vers le pique-nique traditionnel, comme l’écrit Colombat d’Annecy 62. Mais ce n’est pas cela que veut raconter Sayoko ; son sujet, c’est sa découverte d’Annecy en 1979, l’année où les Kinoshita ont présenté leur court métrage Pica Don, un dessin animé terriblement réaliste sur le 6 août 1945 à Hiroshima.

Michel Ciment raconte lui aussi ses souvenirs d’Annecy.
On sait qu’il est fidèle au festival et que, tout comme Positif, il n’a jamais cessé de s’intéresser à l’animation. Mais a-t-il raison d’affirmer que, contrairement à la situation présente, le début des années 60 est "une époque où les ténors de la presse cinématographique - Truffaut, Godard, Marcorelles, Benayoun, Baroncelli, Bory ou Tailleur - se voulaient généralistes et fréquentaient assidûment les manifestations de l’animation, à Tours d’abord, puis à Annecy" ?

D’abord, Tours n’était pas un festival voué à la seule animation mais au court métrage sous toutes ses formes. La plupart des critiques cités par Ciment fréquentaient Tours mais pas Annecy - sauf évidemment Robert Benayoun, brillantissime chantre de l’image par image. Quant à Truffaut, il ne s’est intéressé qu’à McLaren, et Godard, à ma connaissance, n’a écrit que quelques lignes sur l’animation au milieu d’un compte rendu du festival de Tours (dans Arts, en 1958). Disons que ce sont peut-être simplement les exemples qui sont mal choisis. Mais si l’on voulait prolonger le débat, il faudrait aussi se demander qui sont aujourd’hui les ténors de la critique…

En relisant les palmarès, en feuilletant l’album, on se prend vite au petit jeu de Georges Perec, Je me souviens…

De l’humour du jury de 1985 (dont faisait partie Michel Ciment), créant un prix spécial pour associer L’Enfer de l’Estonien Rein Raamat au Paradis de l’Indien Ishu Patel !

1985, c’est aussi l’année où j’ai produit pour France Culture l’émission des 25 ans du festival, à laquelle participèrent notamment Richard Condie, Jean-François Laguionie et André Lindon, l’artisan-poète de L’Enfant invisible, un long métrage rêveur qu’il a réalisé tout seul, à la façon d’un peintre ou d’un écrivain, et qui ne ressemble à aucun autre.

Je me souviens de l’exposition Walerian Borowczyk de 1997, placée sous le signe de "l’imagination fulgurante" (André Breton), qui venait après d’autres belles expos, comme celle de Ladislas Starewitch, où les marionnettes du Roman de Renard se montraient fort à leur aise dans le décor médiéval du musée-château.

Je me souviens aussi que les organisateurs du festival annoncèrent en 2008 le "Centenaire du dessin animé", au lieu du Centenaire du cinéma d’animation. La première projection d’un dessin animé est en effet antérieure à l’invention du Cinématographe ; elle est due à Emile Reynaud et date de 1893 (on rougirait presque d’avoir à le rappeler). Tout fut clarifié quand on parla du Centenaire des premiers films d’Emile Cohl. Grâce en soit rendue à leurs descendants : la guerre des Emile n’a pas eu lieu.

Je me souviens de la réaction de Michel Ocelot lorsque Serge Bromberg désigna le neveu de Walt Disney comme président d’honneur du festival 2000. On était là, déjà, pas très loin du clash…

Bref, le festival n’est pas un long fleuve tranquille et c’est tant mieux. Si l’on voulait écrire son histoire, il faudrait remonter à la source, c’est à dire à Pierre Barbin, évoquer l’ère Xiberras et la création du Marché du film, l’ère Bromberg et son credo : "Annecy craignait de se faire bouffer par Cannes, mais en réalité c’est l’inverse qui est en train de se passer : c’est le cinéma d’animation qui va dévorer le cinéma réel, ses développements représentant une masse industrielle et économique sans pareil".

En attendant de voir s’accomplir sa prophétie, le Délégué artistique applaudit aux lâchers d’avions en papier et aux infinies variations autour du lapin, devenu ces dernières années la mascotte du festival.

L’animation s’apprenant aujourd’hui dans des écoles, comment s’étonner que prévale une ambiance potache ? Elle le fait sans nuire à la crédibilité de cette incontournable manifestation, le plus important rendez-vous mondial dans son domaine.

Le public local se mêle largement, dans les salles, aux professionnels et aux aficionados venus des quatre coins du monde de l’animation.
Il peut aussi profiter gratuitement des projections en plein air, sur la pelouse au bord du lac, à l’endroit même où se dressait jadis le Théâtre des premières éditions.
Jadis, du temps de Trnka et de Peter Foldès, d’André Martin et de Robert Benayoun, d’Alexeieff et de Roger Leenhardt…

Jean-Pierre Pagliano
Jeune Cinéma n°333-334, automne 2010

1. L’Association internationale du film d’animation, dont le cinéaste belge Raoul Servais était alors le président.
2. Entretien réalisé dans le studio parisien de Michel Boschet le 10 juillet 1986.

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