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Goldstein (1964)
de Philip Kaufman & Benjamin Manaster
publié le jeudi 4 janvier 2018

par Paul Otchakovsky-Laurens
Jeune Cinéma n° 13, mars 1966

Sélection Semaine de la critique du Festival de Cannes 1964
Sortie à la Pagode en février 1966, pendant une semaine

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Hallelujah les collines des frères Mekas, c’était la joie de vivre libre et jeune, l’exubérance pionnière déchaînée dans les belles forêts du Vermont.

Goldstein, de Manaster & Kaufman, c’est la route qui mène de Chicago au Vermont, avec tout ce que le contact d’une ville, tentaculaire à coup sûr, peut entraîner de modifications.

Une légende juive, appuyée sur les textes bibliques, veut que le prophète Elie revienne de temps en temps sur la Terre pour voir ce qui s’y passe ; sitôt reconnu, il disparaît. Ici, Elie est Goldstein, vieil homme barbu et décontracté (Vénus nouvelle manière qui surgit un beau matin d’une mer houleuse).

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Quant aux habitants de la Terre, ce sont divers personnages que l’on suit dans leurs histoires quotidiennes, indifféremment et sans logique apparente : un sculpteur sur voitures démantelées, un pickpocket dégingandé et sans complexes (Jay), une jeune femme, ancienne amie du sculpteur (Sally), et, comme son nom l’indique, un agréable jeune homme, Mr. Nice. Tous sont des parias de cette civilisation que l’on a continué à qualifier "de consommation" (à l’exception de Mr. Nice qui la représente avec efficacité). De toute manière, aucun n’y croit.

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De tous ces joyeux compères, un seul, le sculpteur, sera capable de saisir le sens du passage de Goldstein. Il quittera la ville et ira se perdre, heureux enfin, dans les prairies et les bois, sur les traces des Mekas, pour pouvoir crier à son tour : "Hallelujah !"
Cela après avoir vainement recherché le vieillard rencontré une seule fois en de curieuses circonstances et dans le funambulesque décor d’une fabrique de saucisses. Le film entier est dans l’esprit de cette rencontre, il combine sans arrêt le tragique et le comique et il use pour cela d’un montage volontairement incohérent, qui sacrifie toute ligne dramatique suivie au profit de l’anecdote.

Cela ne veut pas dire que Goldstein soit uniquement un aimable fouillis.
D’abord, il s’appuie sur une tradition ancestrale, la tradition juive, ce qui lui donne un parfum d’éternité ou tout au moins de durable continuité. Ensuite, toute image est réfléchie, toute séquence est agencée en vue d’une même fin et le désordre aboutit à une conclusion et la renforce.

Ici, deux spécialistes de l’avortement opèrent en discutant le plus sérieusement du monde de Léonard de Vinci et de la Joconde.

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Là, un écrivain jouant son propre rôle - ce qui ne va pas sans nous rappeler quelque chose - raconte une histoire typiquement nonsensique, pour terminer pas ces paroles qu’il nous assène négligemment : "Les gens ne savent plus rigoler…" (Et il ne s’agit pas d’une citation à la Godard, elle n’a d’autre signification que de nous mener en bateau).

Courses échevelées à travers ville et campagne (les collines ne sont pas loin), regards, paroles, images, toutes choses en ce film contribuent à l’amour de la vie. Pas n’importe quelle vie, mais celle que la fin du film nous fait pressentir.

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Finalement, Goldstein n’a fait que passer, mais grâce à lui un homme en viendra à rechercher coûte que coûte l’image qu’il se fait de la vraie vie et la rejoindra en s’appuyant sur la force constructive du nonsense, celle qui fait de Goldstein un grand film.
Alors, rassuré, le prophète pourra s’en retourner.

Paul Otchakovsky-Laurens
Jeune Cinéma n° 13, mars 1966

Goldstein. Réal, sc : Philip Kaufman & Benjamin Manaster ; ph : Jean-Philippe Carson ; mont : Adolfas Mekas ; mu : Meyer Kupferman. Int : Lou Gilbert, Ellen Madison, Tom Erhart, Ben Carruthers, Charles Fischer, Nelson Algren (USA, 1964, 82 mn).

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