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Tombeau hindou (le) (1921)
de Joe May
publié le lundi 22 janvier 2018

par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°385-386 (à paraître)

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Dans le cadre du cycle Exotiques du musée Guimet avec la collaboration de la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé et le Goethe Institut, Gisela Rueb a montré la première des trois versions filmiques du Tombeau hindou, inspirée, comme celle de 1938 de Richard Eichberg et celle de 1959 de Fritz Lang, du roman éponyme de Thea von Harbou, produite et réalisée par Joe May, dans une belle copie teintée, sauvegardée en 2K par Arri pour la Murnau Stiftung.
Deux pianistes talentueux de la classe d’improvisation de Jean-François Zygel, Camille El Bacha et Thomas Lavoine, se sont relayés pour accompagner chacun un épisode du copieux opus (Die Sendung des Yoghi et Der Tiger von Eschnapur), en juxtaposant des phrases musicales de tradition classique, dans l’esprit sinon du jazz, du moins de l’improvisation.

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Fritz Lang, crédité au générique comme coscénariste, qui s’était vu promettre la réalisation du film, selon Bernard Eisenschitz, présentateur de la soirée, n’en aura été qu’un collaborateur. Das indische Grabmal (1921) est une superproduction de May, pionnier du cinéma populaire allemand, l’équivalent d’un Carmine Gallone ou d’un Cecil B. DeMille.

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En raison du coût considérable du projet, May initia l’ère des coproductions internationales, obtenant l’aide de la Paramount. Le film était diffusé à sa sortie en deux parties, sous la forme de deux longs métrages que le public découvrait une semaine après l’autre, comme un feuilleton - la seconde partie prenant son temps pour résumer la première à coup de flashbacks d’images virées, destinés aux spectateurs ayant manqué la séance précédente, aux distraits, aux amnésiques.

Malgré sa longueur et ses longueurs, le film conserve une qualité rare, pas seulement sur le plan technique. Il participe du courant exotique (et érotique) en vogue au début du 20e siècle, qui s’est manifesté en premier lieu dans les expositions coloniales. Encore marqué par le romantisme - cf. les scènes de montagne citant Caspar David Friedrich et anticipant sur le cinéma d’altitude de Arnold Fanck et Luis Trenker -, le récit attrape-tout en donne pour son argent, avec ses scènes d’action, ses rebondissements, ses poursuites, sur fond de décors impressionnants, naturels ou fabriqués de toutes pièces par Erich Kettelhut et Otto Hunte au Film-Gelände bordant les lacs brandebourgeois à l’extérieur de Berlin ainsi que dans quelque monument en dur, mauresque ou rococo, saturés de colonnades.

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May ne lésine pas sur les sensations fortes.
Il a le goût des chocs visuels, des accélérations rythmiques et insiste sur les valeurs morales - l’Occident, présenté comme terre d’humanisme, cherchant à dicter sa loi à l’Orient compliqué obéissant aux forces irrationnelles.

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L’Inde, selon Harbou, se plie à une dialectique entre l’ascèse absolue (incarnée, si l’on peut dire, par une brochette de yogis control freaks) et la toute-puissance de l’amour fou du maharadjah pour son infidèle princesse, jouée par la brunette Erna Morena, déjà vue dans De l’aube à minuit (Karlheinz Martin, 1920), et son coup de cœur pour une bourgeoise britannique passant à sa portée.

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Le fiancé de cette dernière, le jeune premier inexpressif faisant plus que son âge Olaf Fønss, l’architecte devant construire le tombeau princier, donne un coup de pied de l’âne sur la tête d’un yogi au corps enseveli, geste inconscient ou sadique. La vengeance du prince est terrible et son rival, un major anglais chasseur de tigres, se changera en proie…

Le baroquisme de la scène sacrificielle, à lui seul, mérite le déplacement, avec le couple improbable formé par Mia May (l’épouse du réalisateur) et l’extraordinaire Conrad Veidt, surmaquillé, surchargé de pierreries, couronné tel une divinité inca, mi-drag queen, mi-Héliogabale. Veidt alterne œillades perplexes, gestuelle impérieuse, impassibilité, accès de rage et des nuances subtiles, perceptibles grâce aux gros plans.

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Quelques trucages facilitent apparitions et disparitions magiques. Avec des yeux écarquillés, le yogi en chef s’adonne à l’hypnose, à la télépathie et à la psychokinésie, sans le recours à l’appareillage d’un Mabuse. Les figurants sont des fakirs ou bien des sbires (littéralement, des hommes de main au service du prince), des charmeurs de serpents, des cracheurs de feu, des musiciens et des danseuses tirés des Mille et une nuits.
Sans parler des animaux : crocodiles, éléphants, chevaux, pélicans, pigeons voyageurs. La cour des miracles est intégrée au palais, de même que la léproserie.

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Certains thèmes languiens sont déjà là : l’enfermement, avec le motif récurrent des lourdes portes, la topographie souterraine, avec les cachots, les puits, les niches où vivent félins et humains. Le disparate est gommé par les splendides costumes de Hunte et Martin Jacoby-Boy et l’attention du spectateur maintenue par le suspense de scènes en montage alterné.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°385-386 (à paraître)

Le Tombeau hindou (Das indische Grabmal / Der Tiger von Eschnapur. Réal : Joe May ; sc : Fritz Lang & Thea von Harbou ; ph : Werner Brandes ; déc : Erich Kettelhut & Karl Vollbrecht ; cost : Otto Hunte & Martin Jacoby-Boy. Int : Olaf Fonss, Mia May, Conrad Veidt, Erna Morena, Bernhard Goetzke, Lya De Putti (Allemagne, 1921, 100+93 mn).

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