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Annie Hall (1977)
de Woody Allen
publié le mercredi 24 janvier 2018

par Michel Lebrun
Jeune Cinéma n°106, novembre 1977

Sorties les mercredis 7 septembre 1977 et 24 janvier 2018

Oscars 1978 : meilleur réalisateur et meilleur scénario orignal

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Précédé de sa réputation de "comique triste" (et pourquoi pas de "tragédien gai" ?), Woody Allen s’avance et les premiers rires explosent dans la salle. Plein cadre, il regarde le spectateur-caméra droit dans les yeux et s’adresse à lui, insoucieux de la convention et surtout de la catharsis. Allen tient à garder ses distances, refuse que nous nous identifions à lui. Plusieurs fois, en cours d’action, il rompt volontairement le cours du récit pour nous rappeler que nous sommes dans une salle de cinéma, lui sur l’écran et non le contraire. Pour nous donner sa vérité, au détriment de notre confort intellectuel : "La vie se partage entre l’horrible et le misérable, mais nous faisons avec."

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Il prélude par une citation célèbre de Groucho Marx, mais en la détournant pour nous livrer dès le premier instant la clé du film : "Je me soucie peu d’appartenir à un corps qui m’accepte comme membre" - le corps étant celui de sa maîtresse, Annie Hall, et le membre, dans son esprit, celui de l’organe reproducteur masculin.

Dès lors, tout est dit. À la limite, on pourrait quitter la salle à la deuxième minute de projection et rentrer écrire son article sans risque d’erreur. Le film traite de la "difficulté d’être" de l’intellectuel juif américain.

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Allen, qui s’appelle ici Alvin Singer (en argot new-yorkais alvin signifie "plouc" et singer "pigeon") nous raconte sa vie en vrac, comme sur le divan de son psychanlyste : sept ans d’analyse dans la vie réelle, quinze ans dit-il dans le film. Sa vie : réussite professionnelle = ratage sentimental et sexuel.

Alvin, enfant, habite dans une maison sous le scenic-railway, où tout s’ébranle dans un monstrueux orgasme chaque fois que dégringolent les wagonnets. Alvin essaie désespérément de porter à sa bouche une cuillérée de soupe noirâtre, gluante comme des menstrues. Ces menstrues qu’il reprochera plus tard à sa maîtresse cyclothymique : "Tu as encore tes règles" et elle, furieuse, de répliquer : "Chaque fois que je te contrarie, j’ai mes règles !". Cette obsession du rouge-sang se reporte sur les homards - criconciseurs naturels puisque munis de pinces - dont Allen a la phobie dans le film, et sûrement dans la vie.

Alvin se dépeint comme un cinéphile maso : "Je ne peux pas rater le début d’un film, même d’une minute : je suis du type anal." Au point que, Juif conscient de sa judéité ("tout est un question de prépuce"), il entraîne Annie Hall, la malheureuse, voir, pour la cinquième fois, Le Chagrin et la pitié, (1) dont plusieurs extraits sont cités dans le film.

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Nous sommes au cinéma, dans le rêve d’un cinéphile fou : film dans le film, film débordant dans la salle de cinéma, dans la queue d’un cinéma, fascinant jeu de miroirs, réflexion au double sens du terme sur le cinéma qui est la vie et la vie qui est au cinéma.
Allen, comme Bergman, a l’obsession du sang (2). Imprégné de Bergman, il le cite plusieurs fois, par le truchement d’affiches de ses films placardées dans le décor. Il nous conte la lente dégradation de ses amours avec "toutes les femmes", mais surtout avec l’admirable Diane Keaton, personnage ici trop sain et positif pour qu’il parvienne à la détruire.

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Nous l’avons vu dans ses œuvres précédentes, Allen ne cesse de provoquer la mort, de jouer avec elle comme un torero agitant un chiffon rouge. Dans ce film, il collectionne les livres sur la mort. (3)

Annie Hall, considéré sous cet angle bergmanien, n’apparaît pas spécialement "comique". Mais - et c’est là la contradiction permanente du personnage -, il ne peut s’empêcher de rire à ses propres dépens, d’où l’équivoque entretenue dans le public, lequel, venu pour rire, rit de bon cœur, et de plus en plus à mesure que le film renchérit dans le désespoir.

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L’analyse, c’est bien connu, annihile la créativité. Allen, en parfait suicidaire, continuera à se faire analyser jusqu’au jour où plus personne ne rira à ses films.
Ce jour-là, il s’appellera Ingmar Bergman.

Michel Lebrun
Jeune Cinéma n°106, novembre 1977

1. Le Chagrin et la pitié de Marcel Ophüls (1971).

2. Cf. dans Cris et chuchotements de Ingmar Bergman (1972), la femme qui se mutile le sexe.

3. Woody Allen, Death Knocks in Getting Even, Random House, New York, 1971 ; Pour en finir une bonne fois pour toutes avec la culture, Opus 2, traduction de Michel Lebrun, Solar, Paris, 1975 ; réédition en 2009.

Annie Hall. Réal : Woody Allen ; sc : Woody Allen & Marshall Brickman ; ph : Gordon Willis ; mont : Wendy Greene Bricmont & Ralph Rosenblum. Int : Woody Allen, Diane Keaton, Tony Roberts, Carol Kane, Paul Simon, Janet Margolin, Shelley Duvall, Christopher Walken (USA, 1977, 93 mn).

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