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Un Juif pour l’exemple (2016)
de Jacob Berger
publié le mercredi 14 mars 2018

par Sylvie Strobel
Jeune Cinéma en ligne directe

Sortie le mercredi 14 mars 2018

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C’est l’histoire d’un village normal, tranquille, Payerne en Suisse.

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Un jour, un crime abject y a eu lieu. Il y eut un procès, et les assassins furent condamnés à de lourdes peines allant de 15 ans à perpétuité. (1) Après des remises de peine légales, ils sont rentrés chez eux, et on n’en a plus parlé au village. Le silence et l’oubli n’étaient pas absolus et ce fait divers était difficile à refouler complètement (2). Mais il n’y avait pas de vagues.

Et puis, Jacques Chessex (1934-2009), Prix Goncourt 1973 (3), né à Payerne, a éprouvé, sur le tard, le besoin de revenir plus intimement sur ce souvenir obscur de son enfance qui n’avait jamais cessé de fermenter en lui.

C’était en 1942, il avait 8 ans. Ses parents fréquentaient la chaleureuse demeure des Bloch. Arthur Bloch, marchand de bétail, avait 60 ans. Le 16 avril, il disparut, après la foire. Après enquête, on découvrit les morceaux du corps dans le lac de Neuchâtel, et on reconstitua les éléments du crime.
La Suisse était neutre, mais pas imperméable, et le nazisme s’infiltrait partout. À Payerne, il y avait un petit gang agité, contaminé, haineux.

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Dans le village, depuis des siècles, on tuait le cochon et on l’équarrissait. Tuer un juif comme un cochon, "l’équarrir", au fond, chez ces gens-là, c’était naturel.

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Chessex avait déjà écrit une nouvelle en 1967, cette fois il écrit son livre. Une centaine de pages où il ne raconte pas un fait divers, ni même un crime immonde, mais une mémoire rongée, "le mal absolu, à jamais sans transaction, sans rachat". Et il n’économise pas ses mots ni ses imprécations : "Payerne, cette ville confite dans la vanité et le saindoux, habitée de gros lards mangeurs de cochons, vivant dans le ricanement et l’implicite." Un exorcisme, c’est toujours violent.

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Quand son livre paraît, dans toute la région, on s’arc-boute contre le retour si violent d’un refoulé si honteux. Mais très peu ont honte. L’idée, c’est plutôt qu’il est malsain de remuer le passé, que les cadavres doivent rester dans les placards et les moutons sous les tapis. À Payerne, et dans toute la région, on se serre les coudes contre cette nouvelle agression. La vieille loi psychosociale qui dit que plus il y a de gens concernés dans un fait divers, moins il y a de sentiment de responsabilité personnelle, s’avère opérante. Pas question de réveiller le monstre qui dort. L’idée, c’est "Malheur à celui par qui le scandale arrive".
Quand il présente son livre en 2009, Chessex est conspué par des descendants-héritiers de l’affaire, et au Carnaval de l’année, un char caricature le crime.

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Et puis, cette même année 2009, en octobre, Jacques Chessex meurt, terrassé par une crise cardiaque.

La séquence aurait pu s’interrompre là, si Jacob Berger n’avait pas compris combien cette histoire, avec son contexte d’origine, les détails terrifiants du fait divers lui-même, puis ses rebonds, résonnait - n’avait jamais cessé de résonner - aujourd’hui comme en ce temps-là.

Devant cette permanence, il n’est plus temps, sans doute, de s’intéresser aux psychologies et aux morales, aux bourreaux et à la victime, au Bien et au Mal.
Berger choisit de questionner les liens sociaux qui déterminent et emprisonnent.
Et pour le récit, d’après un livre jugé inadaptable, il se penche sur cette spirale historique, qui se dessine rétrospectivement, dont l’axe peut être Jacques Chessex le narrateur (André Wilms), et non pas Arthur Bloch la victime (Bruno Ganz), et dont le tourbillon est le village et ses ulcères bruns.

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Jacob Berger nous donne l’unité du temps, en utilisant l’anachronisme : ce sont des flics d’aujourd’hui qui arrêtent l’assassin de 1942.
Il nous donne l’émotion intérieure, en utilisant des tableaux et une caméra immobile, reflets de ce qu’il appelle "la calcification". Les trois époques se ressemblent, 1942 et 2009, et 2018.
Il ne s’attarde pas, à peine 72 minutes, pour présenter un concentré aveuglant.

Le film a fait l’ouverture du Festival de Locarno 2016.
Sans doute, est-il à voir toutes affaires cessantes.

Sylvie Strobel
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Sentences du Tribunal de Payerne le 20 février 1943 : Fernand Ischi, Robert Marmier et Fritz Joss : prison à vie. Georges Vallotton : 20 ans. Max Marmier :15 ans. Philippe Lugrin, l’instigateur du crime, ancien pasteur de l’Église nationale vaudoise, , arrêté en 1945 par les Américains, fut rapatrié et condamné en 1947 à 20 ans.

2. En 1967, l’écrivain Jacques Chessex (né en 1934) avait déjà écrit une nouvelle sur le sujet : Un crime en 1942 (Cahiers de la Renaissance vaudoise n°60, Lausanne, 1967).
En 1977, le journaliste Jacques Pilet (né en 1943) avait mené une enquête. L’enquête avait donné lieu à un film, Analyse d’un crime, réalisé par Yvan Dalain (1927-2007) pour l’émission Temps présent de la Télévision suisse romande, puis à un livre, Le Crime nazi de Payerne - 1942, en Suisse : un Juif tué "pour l’exemple", Lausanne, éd. Pierre M. Favre, 1977.

3. Prix Goncourt pour L’Ogre (Grasset, 1973), Jacques Chessex a reçu le Goncourt de la poésie pour Allegria (Grasset, 2005), ainsi que de nombreux autres prix.

Un Juif pour l’exemple. Réal : Jacob Berger ; sc : J.B., Michel Fessler & Aude Py d’après le roman de Jacques Chessex ; ph : Luciano Tovoli ; mu : Musique : Manfred Eicher ; mont : Sarah Anderson ; déc : Yan Arlaud ; cost : Léonie Zykan. Int : Bruno Ganz, André Wilms, Aurélien Patouillard, Paul Laurent, Baptiste Coustenoble, Steven Matthews, Elina Löwensohn, Pierre-Antoine Dubey, Claude Vuilemin, Olivia Csiky Trnka, Stéphanie Günther, Mathias Svimbersky, Melissa Aymon, Fred Jacot-Guillarmod, Magali Heu (Suisse, 2016, 72 mn).



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