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Série Noire (1979)
de Alain Corneau
publié le mercredi 11 avril 2018

par Alain Caron
Jeune Cinéma n° 120, été 1979

Sorties les mercredis 25 avril 1979 et 11 avril 2018

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Grâce au regain de popularité dont jouit actuellement le roman noir, le public a redécouvert Jim Thompson. Cet auteur dont l’importance égale, selon les spécialistes, celle de Chandler et de Hammett, a, notamment, été le coscénariste de Stanley Kubrick sur L’Ultime Razzia et Les Sentiers de la gloire.
Série Noire, le dernier film de Alain Corneau, est tiré de l’un de ses romans, A Hell of a Woman, traduit ici sous le titre Des cliques et des cloaques. Il faut souligner l’excellent travail de Georges Perec, qui a su adapter avec talent cette histoire américaine à un climat français.

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Nous nous retrouvons en banlieue parisienne, avec des personnages et des situations qui évoquent parfois Louis-Ferdinand Céline. Frank Poupart est un loser, un perdant. Rarement ce type de personnage a été décrit avec tant de désespoir et d’amertume. Représentant de commerce miteux, il embellit sa vie dans des terrains vagues en se jouant des scènes dont il est le héros, le gagnant. Pour se protéger d’un quotidien sordide, il se réfugie dans la mythomanie, mettant un écran entre le réel et l’imaginaire. Dès les premiers plans du film, on comprend qu’il est désynchronisé par rapport à la réalité. Conséquence de ce décalage : il est manipulé par les événements plus qu’il ne les domine. Il est ainsi conduit à commettre un meurtre pour sortir de la misère, de la boue dans laquelle il patauge, au propre comme au figuré. Corneau n’hésite pas à ajouter la pluie et un ciel de suie à un monde déjà bien sombre.

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Ce parti pris de style, fréquemment rencontré dans les romans et les films noirs, s’est exacerbé avec le temps. L’ambiance grise et mouillée, parfois esthétisante, des débuts trouve son prolongement aujourd’hui dans un réalisme cauchemardesque (1), comme pour souligner l’imminence d’un futur apocalyptique.

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Cette atmosphère baigne tout le film : intérieurs crasseux, lumières glauques, personnages pervers ou névrosés. Jamais, à part quelques moments de déchirante lucidité, Poupart n’a (ou ne veut avoir) conscience de ses actes. Il assassine ses amis, sa femme, comme on se suicide, avec un mélange de clarté et de confusion. Plus il avance dans le crime, plus sa coupure avec la réalité s’approfondit, jusqu’à la scène finale où, ayant tout raté, il y croit encore, imaginant la richesse dans une valise vide, l’amour dans les bras d’une adolescente autistique, brisée par l’existence.

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Dans cette histoire, Poupart côtoie une faune de marginaux abrutis ou aigris par la misère. Des individus crapuleux, receleur ignoble, flic marron, vieille avare qui prostitue sa nièce, ou des êtres sensibles et écorchés, adolescente prête à toutes les compromissions pour quelques caresses, travailleur émigré suicidaire offrant sa vie dans un moment d’amitié, épouse veule qui néglige son ménage par dégoût de l’avenir.

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Malgré tout, Corneau porte sur ses personnages un regard clément.
Ce qui incite à penser que, pour lui, les vrais coupables se situent plutôt du côté d’une société où le fric est la valeur suprême, à laquelle on sacrifie sa probité, ses amis, sa vie.

Alain Caron
Jeune Cinéma n° 120, été 1979

1. Cf. La Chair de l’orchidée de Patrice Chéreau (1975).

Série Noire. Réal : Alain Corneau ; sc : Georges Perec & Alain Corneau, d’après Des cliques et des cloaques de Jim Thompson ; ph : Pierre-William Glenn ; mont : Thierry Derocles. Int : Patrick Dewaere, Myriam Boyer, Marie Trintignant, Bernard Blier, Jeanne Herviale (France, 1979, 111 mn).



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