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Rissient, Pierre (1936-2018) (livre)
Mister Everywhere (2016)
publié le dimanche 6 mai 2018

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n° 375-376, septembre 2016

Pierre Rissient, Mister Everywhere. Entretiens avec Samuel Blumenfeld, Institut Lumière/Actes Sud, 2016.

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C’est peu dire qu’on les attendait, ces mémoires-souvenirs-entretiens de "Gentleman Rissient, Man of Cinema", pour reprendre les titres des deux films qui lui ont déjà été consacrés (1).

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Soixante ans et plus de cinéphilie active, une activité qui l’a amené à être souvent au cœur des choses, là où le cinéma se crée, aussi souvent en amont - conseiller, scénariste, initiateur de projets, producteur - qu’en aval - attaché de presse, découvreur, sélectionneur.
Et même réalisateur, trop peu souvent, puisque, outre deux courts de jeunesse, sa filmographie se réduit à deux longs métrages, One Night Stand, qu’on ne désespère pas de voir un jour.

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Et Cinq et la peau, qu’on aimerait bien revoir tant il nous avait transportés à l’époque déjà lointaine de sa sortie en 1982 (2).

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Pierre Rissient n’est pas vraiment l’homme de l’ombre que la rumeur malivole répand, l’éminence grise cannoise depuis la nuit des temps, le lobbyiste auprès des moguls hollywoodiens.
Qu’il ait fréquenté un moment ce qui se faisait alors de plus puissant parmi les décideurs planétaires, c’est certain.
Mais il n’était pas président d’Universal ou de Columbia, ce n’était pas lui qui dictait la politique de la production - jamais il ne s’est vanté de le faire. Conseiller éclairé, assurément, des quelques-uns qui mettaient en œuvre un cinéma qui lui correspondait, et avec profit, surtout pour eux. Et quand il s’est mêlé de production, ou plutôt de production exécutive, à l’américaine, pendant la courte existence de Ciby 2000, il a mené trois cinéastes, Jane Campion, Abbas Kiarostami et Mike Leigh, jusqu’à la Palme d’or, joli bilan en six années.

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Fort bien aiguillonné par les questions posées par Samuel Blumenfeld, il revient ainsi sur une vie tout entière placée sous le signe du cinéma, depuis ses débuts en écumeur des salles du 17e arrondissement, avalant tout ce qui se présentait, comme tous les amateurs de sa génération et de la suivante. Consommation boulimique tous azimuts et sans honte - on en connaît peu qui admettraient avoir été frappés par François Villon de André Zwobada ou Peloton d’exécution de André Berthomieu -, inévitable à une époque où il n’y avait pas trente-six façons d’accéder aux images et qui fait partie de la légende dorée de la cinéphilie héroïque : la Cinémathèque avenue de Messine, le Cardinet, le Studio Parnasse, tous ces hauts lieux de formation qui ont laissé tant de traces dans les mémoires et dans les pratiques de ceux qui les ont connus. On ne va pas raconter dans le détail ce qui constitue l’essentiel, et le sel, des trois cents pages. Ce qui réjouit le plus, c’est l’honnêteté du témoignage, échappant à la fréquente et insupportable satisfaction rétrospective des égreneurs de souvenirs.

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Parmi toutes ses réussites - les films portés à bout de bras lorsqu’il était attaché de presse (lorsque les Cahiers de l’époque Comolli lui reprochaient ses "opérations terroristes de séduction"), les coups de foudre à l’égard d’inconnus qui deviendront des phares, Lino Brocka, King Hu ou Im Kwon-taek, la confiance de cinéastes comme Fritz Lang en bout de carrière, Eastwood et Tarantino ou d’écrivains comme Jim Thompson -, il n’hésite pas à évoquer ses erreurs, ses échecs, ses déceptions - heureusement moindres. Bel exemple de regard dégagé, tel celui de Roger Vailland, auquel il fait plusieurs fois référence.

L’érudition de Rissient, on la connaît pour ne pas l’avoir vue souvent prise en défaut. Mais il s’agit d’une érudition critique, sans œillères - il ne suffit pas d’être inscrit parmi les grands réalisateurs pour trouver grâce, voir ce qu’il pense et dit de Antonioni, Welles ou Kazan.
Ainsi les pages qu’il consacre à Cy Endfield, l’oublié des blacklistés, à Henry d’Abbadie d’Arrast, apprécié des fervents de Pordenone et de Bologne, à Monta Bell, à Gustav Machaty, ou aux mouvements de grue de Caravane de Éric Charrell (effectivement mémorables) constituent un régal. Et quand il réclame une biographie de Rowland V. Brown, on applaudit des deux mains.
Ce ne sont pas là exercices vains pour épater le lecteur, mais la manifestation permanente d’un amour du cinéma sans frontières, des cinéastes les plus célèbres aux plus obscurs, de Otto Preminger à Garin Nugroho.

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Félicitons les éditeurs.
Quarante-quatre pages d’index (les titres, les noms), on est rarement à pareille fête : de quoi élever un livre de souvenirs au rang d’usuel.
Mister Everywhere va trouver sa place naturelle sur les rayons, juste à côté de Amis américains de son vieux complice Bertrand Tavernier. (4)

Lucien Logette
Jeune Cinéma n° 375-376, septembre 2017

P.S. : Pour ne pas laisser penser que l’admiration nous rend aveugles, relevons quelques coquilles, minimes : Willie Boy de Abraham Polonsky ne date pas de 1960 (pp. 20, 74 et 285), mais de 1969, comme indiqué en quatrième de couverture ; La Loi de Roger Vailland n’est pas de 1953 (p. 34) mais de 1957 ; l’ouvrage de Ado Kyrou s’intitule Amour-érotisme et cinéma (p. 36). Enfin, la version de Elle et lui de Leo McCarey avec Charles Boyer (pp. 229 et 235) n’est pas celle de 1957 (An Affair to Remember), mais celle de 1939 (Love Affair). Minimes, on vous dit.

1. Pierre Rissient, homme de cinéma (Man of Cinema : Pierre Rissient) de Todd McCarthy (2007), sélection officielle du Festival de Cannes 2007 (Cf. Jeune Cinéma n°310-311, été 2007) ; Gentleman Rissient de Benoît Jacquot, Pascal Mérigeau & Guy Seligman (2016), sélection officielle du Festival de Cannes 2016 (Cf. Jeune Cinéma n°374, été 2016).

2. NDLR. Cinq et la peau est sélectionné dans la section Cannes Classic du Festival de Cannes 2018 (8-19 mai 2018), et ressort sur les écrans en version restaurée le 30 mai 2018.

3. Ciby 2000 (1990-1998).

4. Bertrand Tavernier, Amis américains. Entretiens avec les grands auteurs de Hollywood, Institut Lumière-Actes Sud, 1993.

Pierre Rissient, Mister Everywhere. Entretiens avec Samuel Blumenfeld, avec la participation de Marc Bernard, préfaces de Clint Eastwood et Bertrand Tavernier, Institut Lumière-Actes Sud, 2016, 304 p.



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