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Saffar, Patrick (livre)
Otto Preminger (2009)
publié le mercredi 21 mai 2014

Patrick Saffar, Otto Preminger, Rome, Gremese, 2009.

par Vincent Dupré
Jeune Cinéma n° 324-325, été 2009

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À en juger d’après la frappante, l’intrigante disproportion qui n’a cessé de grandir entre l’admiration authentique que l’on a pour une poignée de ses films et l’intérêt modéré que suscite son œuvre prise dans son entier, entre l’adulation délirante dont il a fait l’objet dans les années soixante et le purgatoire dans lequel il gît aujourd’hui, entre l’aura de Laura et l’oubli dans lequel sont tombés, entre autres, tous les derniers opus, Preminger pose problème. (1)

On reconnaît en lui un cinéaste important, un auteur, mais la très grande disparité d’inspiration de son cinéma déroute, perturbe : comédies lubitschiennes, films noirs, musicals et fresques forment un ensemble de compartiments qui, à première vue, ne communiquent pas. Le risque est toujours grand, pour un exégète qui s’empare d’un cinéaste en souffrance, de borner malgré lui son travail à une défense, une réhabilitation (rien de pire, en art comme ailleurs, mais surtout en art, que le prosélytisme).

On a le sentiment que Patrick Saffar a esquivé cet écueil sans même s’en rendre compte, trop occupé à mener à bien son méthodique décloisonnement de l’œuvre de Preminger.
Sans négliger les thèmes et les attributs stylistiques du cinéaste déjà fouillés par d’autres, il exhibe l’unité profonde de son cinéma que dessinent un ensemble de motifs et de structures narratives, et une "vision" (j’aime ce mot tombé en désuétude dans la littérature critique). Les deux motifs principaux repérés, "le nouveau départ" et "la deuxième naissance" (Jacques Lourcelles, premingerien en chef, disait "régénérescence"), dont il est bien précisé qu’ils sont irréductibles à des ressorts dramatiques récurrents, et en quoi ils contreviennent au canonique fatum du film noir, sont analysés avec finesse dans leurs soubassements biographiques.
C’est par leur prisme que l’auteur redonne tout son relief à la dimension personnelle, intime des films de Preminger, réputés pour leur froideur et leur objectivité.

Ces motifs dans le tapis sont aussi appréhendés dans leurs incidences sur la structure cyclique des films, riches en répétitions et en effets de symétrie. Patrick Saffar démontre à quel point tout cela traduit la vision sceptique, balancée, binoculaire du cinéaste, l’un de ceux qui rendent incontournable, et complexe, la question du point de vue. D’une précision constante (dans le vocabulaire, les références, l’analyse) et d’une grande rigueur intellectuelle, qui réquisitionne plusieurs disciplines (la philosophie, la psychanalyse) et auteurs (Sartre, Otto Rank, Kafka), ce livre requiert une solide connaissance de l’œuvre.

Il stimulera en premier lieu les spécialistes mais les profanes ne pourront qu’apprécier une exploration menée à la manière d’une enquête, qui part d’une pièce à conviction - l’autobiographie de Preminger - pour progresser à coups de révélations, de recoupements, de preuves à l’appui.
Au sortir de cette lecture, palpite le doux désir de revoir les films, autrement.

Vincent Dupré
Jeune Cinéma n° 324-325, été 2009

1. Qu’on se souvienne des dithyrambes mac-mahoniens, ou de Serge Daney écrivant en 1963 "Preminger est le plus grand cinéaste américain vivant."

Patrick Saffar, Otto Preminger, Rome, Gremese, 2009, 135 p.



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