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Charyn, Jerome (livre)
Tarantino
publié le mercredi 21 mai 2014

par Vincent Dupré
Jeune Cinéma n° 326-327, octobre 2009

Jerome Charyn, Tarantino, 2009, Paris, Denoël.

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Publié pour accompagner la sortie de Inglourious Basterds, ce petit livre frustrera pourtant ceux qui l’ouvriront avec le désir de prolonger leur vision de cet opus, car celui-ci, tout comme Boulevard de la mort, est traité par le silence.

La raison en est simple : il s’agit en fait de la traduction d’un ouvrage datant de 2006, paru sous le titre - bien senti - Raised by Wolves : The Turbulent Art and Times of Quentin Tarantino.
Qu’il se présente aujourd’hui incomplet au lectorat français, alors qu’une version mise à jour était envisageable, n’est malheureusement pas le plus décevant. Le plus décevant est en le contenu, complaisant et superficiel, qui n’excède qu’à certains endroits le simple exercice d’admiration.

Sans doute pour donner l’illusion d’une richesse, Charyn pratique un télescopage des approches (portrait, biographie, étude de réception) qui éparpille les analyses là où le cinéma tonitruant et flambeur de Tarantino commanderait au contraire, si on veut le dompter et l’éprouver, qu’on lui ferme le clapet et qu’on le soumette à un travail de resserrement autour d’axes théoriques. Non content de se risquer à de bien surprenants parallèles (le cinéaste est comparé à Lewis Carroll, Pulp Fiction à Citizen Kane), l’auteur avance aussi des théories à l’emporte-pièce sur l’histoire du cinéma américain. Les Dents de la mer aurait par exemple, selon lui, détruit les carrières des cinéastes les plus novateurs du Nouvel Hollywood, à l’exception de Scorsese, en imposant un nouveau régime spectaculaire, tenu pour régressif. Les succès de Apocalypse Now et Outsiders de Coppola, de Voyage au bout de l’enfer de Cimino ou de Scarface de De Palma, tous postérieurs au film de Spielberg, invalident, en tout cas nuancent, une telle assertion.

Plus prévisible de la part d’un écrivain, mais mieux pensée et outillée, est l’analyse que Charyn propose des tirades de Tarantino, tirages dont il sait rendre les beautés propres, littéraires, tout en en cernant bien les fonctions narratives (qui peuvent prendre une forme digressive - le conte de la montre dans Pulp Fiction) et dramatiques (qui souvent jouent sur l’attente, comme dans le face-à-face final du second volet de Kill Bill).
Ces riffs à rallonge, qui ont fait la réputation et la signature du cinéaste, ne seraient que pure jouissance musicale s’ils n’étaient pas si savamment liés à la structure de l’action ou au dédoublement de la fiction (voir les répétitions de Mr Orange dans Reservoir Dogs).
Charyn invoque, à raison, Ellroy pour les diarrhées argotiques mais ce rôle dévolu au verbe dans le récit le rapproche aussi de Mankiewicz (dont un film au moins, Le Reptile, présente de multiples affinités avec la sensibilité de Tarantino).

Après une évocation injustement cursive de Jackie Brown, curieux film en sourdine, le livre se termine sur les deux volets de Kill Bill, et, plutôt que de prendre acte de la bascule esthétique qu’ils opèrent, et que le cinéaste a lui-même revendiquée et formulée, Charyn les commente sous l’angle de la continuité, faisant preuve d’un auteurisme déplacé - la stature d’auteur de Tarantino étant incontestable et invulnérable aux évolutions de son inspiration.

Les films qui ont suivi rendent plus évidente encore son erreur d’appréciation car si Boulevard de la mort et Inglourious Basterds restent éminemment griffés dans leur écriture (étirement et épuisement des scènes par le dialogue jusqu’à leur conclusion soudaine et sanglante, structures en chapitres), Tarantino semble bien avoir remisé - irréversiblement ? - le réalisme de ses trois premiers films, réalisme certes stylisé, décalé, référencé, mais réalisme tout de même, pour exalter les sortilèges d’un cinéma en vase clos. Inglourious Basterds marque de ce point de vue un pas en avant : non seulement le cinéma, comme machine (la salle, le projecteur, l’écran…) et comme machination (le film de propagande, et son détournement), vient pour la première fois jouer son rôle dans le récit, mais il se dote d’un super pouvoir, celui de refaire l’Histoire.

Le cinéaste réaffirme, sur un sujet sommant sa rémission, sa pratique autiste d’un art conçu sans autre référent que lui-même et sa volonté de raffiner sur des formes préexistantes et ingrates. Ultra-maniériste, quasi conceptuelle, suicidaire peut-être, son entreprise est désormais celle-là : ressusciter, pour le sublimer, le bis de ses amours.

Vincent Dupré
Jeune Cinéma n° 326-327, octobre 2009

Jerome Charyn, Raised by Wolves. The Turbulent Art and Times of Quentin Tarantino, New York, Da Capo Press, 2006 ; Tarantino, traduction par Cécile Nelson, Paris, Editions Denoël, 2009, 188 pages.



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