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Cinema ritrovato, Cinéma perdu (2006)
par Pierre Strobel
publié le lundi 22 août 2016

par Pierre Strobel
Jeune Cinéma n°306-307, décembre 2006.

Elle est retrouvée.
Quoi ?
L’Éternité.
C’est la mer allée
Avec le soleil

Arthur Rimbaud, mai 1872


Longtemps, j’ai cru que, dans l’enfance du cinéma, les réalisateurs forçaient les acteurs à courir en permanence, et les habituaient à une gestuelle rituelle et saccadée, pour produire un effet comique insurpassé depuis.

De même faisait-on se croiser à toute vitesse des tacots aux carrefours, ce qui exigeait des mécaniques très puissantes pour l’époque, et des cascadeurs hors pair. En un clin d’œil, les maisons s’écroulaient ou s’envolaient dans la tempête, et le prodige du cinéma était de tout accélérer.



 


Vers 10 ans, je compris enfin que cette frénésie n’était que l’effet d’une projection trop rapide de films tournés à 14 ou 16 images par seconde, et j’en fus terriblement déçu.

Avec les films des années 50, et, surtout, le Cinémascope, qui aurait dû apporter plus d’espace et de vitesse, le cinéma se mit à ralentir. Il arrivait encore que les cow-boys et les Indiens se précipitent au galop dans de furieux combats, mais souvent leurs montures trottinaient ou avançaient au pas.

Bientôt, l’abus du grand angle devint tel que j’avais le temps de démonter ma carabine, la graisser, la remonter et la charger avant que l’outlaw, aperçu au sommet de la colline voisine dans le soleil couchant, se présente, à la nuit tombée, aux portes de la ville.
Avant de dégainer - certes toujours en un éclair -, les héros restaient face à face, immobiles, jambes arquées, les mains sur les crosses de pistolets pendant de longues minutes.
Suspense en vint pour moi à signifier cette mise en parenthèse du temps, délicieuse ou insupportable selon les cas, qui devait forcément se terminer par la mort du héros ou du méchant, ou des deux, mais quand ?



 


Plus que jamais, au cinéma, on attendait la fin.

Ce n’est que dans les saloons qu’à certains moments tout allait vite.
Mais c’était à cause de l’heure de fermeture obligatoire des débits de boisson dans ce pays puritain : à 11 h moins 3, on vidait rituellement un dernier verre, avant une bagarre générale, tout autant rituelle, intense et courte, qui permettait de vider rapidement l’établissement, quitte à sortir les pieds devant.

Furtifs et pudiques dans les films de mes grands-parents - l’affaire était menée comme en 14 -, les baisers devinrent à cette époque longs, de plus en plus langoureux et carrément interminables, sans toutefois s’accompagner des issues plumardières auxquelles on aurait pu s’attendre : bref, ça tournait autour du pot, au point que les rats de cinéma, exaspérés, sifflaient pendant de longues minutes en attendant le décollement des muqueuses, allant jusqu’à suspecter les mâles américains, malgré leurs apparences, d’être peu intéressés par la gent féminine : des injures relatives à leur (manque de) virilité fusaient sous l’écran.



 


Les films ralentirent de plus en plus et, en particulier, la productivité des actes guerriers baissa considérablement.

Si les films de l’après-guerre en noir & blanc nous avaient habitués à des canonnades nourries, mais relativement économes en munitions (sinon en hommes), il n’en devint plus de même avec certains westerns ou films noirs, où il ne se passait plus rien, sauf deux ou trois batailles rangées avec des assaillants en surnombre, surarmés, qui étaient obligés de tirer l’équivalent d’une bombe H pour arriver à faire se rendre, ou à descendre deux pauvres maheureux réfugiés dans une misérable cabane en rondins et contreplaqué : un gâchis de munitions qui annonçait l’échec de l’armée américaine au Viêt-Nam.

Et malgré ce feu d’enfer, les gens mettaient un temps à mourir !...

S’installa alors la mode du ralenti, où, entre l’entrée d’une balle sous la clavicule et sa sortie au dessus de l’omoplate, on avait le temps de liquider un esquimau.

Sans compter les effets spectaculaires de la mise en perce des individus touchés : partout les acteurs étaient transformés en fontaines à jus de groseilles, et ça coulait comme aux vendanges, mais lentement.
Le ralentissement de la vitesse d’éjection, concomitant avec les échecs américains dans l’espace, confirma que le Nouveau Monde avait perdu de sa vigueur et que nos héros surmusclés étaient fatigués du palpitant.

Un peu plus tard, le cinéma faillit carrément s’arrêter et retourner à l’âge de la photo.

Les acteurs ne bougeaient pratiquement plus. Au mieux, chez Bergman et chez les réalisateurs de la Nouvelle Vague, se contentaient-ils de parler, tellement désœuvrés qu’ils restaient au lit la plupart du temps.



 


Cela toucha même les cow-boys qui, avant de disparaître des écrans, se mirent à parler beaucoup, après plusieurs séances passées à engraisser les psychanalystes de Hollywood, puis, ayant tout dit - ce qui se résume à peu pour un cow-boy -, retombèrent soudainement et pour toujours dans le mutisme.

Dans les road movies, on se contentait d’avaler des miles d’autoroute, à vitesse réduite et sans parler, pour arriver, le soir, toujours dans le même motel.

Comme Anna Karina, les interprètes se demandaient quoi faire : la plupart, qui n’avaient pas été formés au cours Simon pour cela, ne faisaient rien.



 


Godard fit traverser la diagonale d’un grand écran par un supersonique à haute altitude vu du sol, ce qui prit deux bonnes minutes, et on s’extasia sur la beauté du mouvement.

Kiarostami suivit un peu plus tard, en nous montrant une pétoire tirer son nuage de poussière jaune dans la traversée de l’Iran : cela prit un peu plus de dix ans, compte tenu des arrêts nécessaires pour laisser passer les troupeaux, et faire le plein.

Quelques années auparavant, Wenders avait laissé son héros en état de constipation avancée (effet d’un voyage interminable) pendant le tournage, pour l’obliger à faire caca dans la nature (ou de ce qui en reste entre les villes de la Ruhr) : aux côtés de Hannes Zischler, Rüdiger Vogler y gagna, chez les cinéphiles européens, le statut de "meilleur acteur allemand".



 


C’est Marguerite Duras qui faillit tout arrêter, en faisant délibérément le noir. L’arrêt de et sur image intervint à la fin des années 70.


 

À partir de cette époque, je me suis rabattu avec grand plaisir sur le théâtre : sauf chez Edward Bond, on n’y faisait pas jouer les cadavres.

Pierre Strobel
Bologne, Il cinema ritrovato, juillet 2005
Jeune Cinéma n°306-307, décembre 2006
 

Souvenir de Pierre

par Michel Volkovitch

Contrairement à beaucoup de gens je n’ai qu’un prénom, hérité de mon grand-père paternel. […]
Pauvre en prénoms, je compense par un joli choix de surnoms, sobriquets et diminutifs divers. [...]
Mais le surnom le plus précieux est venu d’ailleurs.

En novembre 2006, Pierre Strobel, ami délicieux, est très malade.
Au lycée, où nous avons passé quelques années ensemble, en cours de russe notamment, il m’appelait Volko, puis Michel quand il m’a retrouvé quarante ans plus tard.
Et là, dans ses deux derniers mails, à quelques jours de sa mort, il écrit soudain : "Dorogoï Michka" - cher Michka en russe.

Michka !
Le nom de l’ours en peluche de mon père.
Michka qui sent bon l’enfance et la slavitude affectueuse.
J’en ai été bouleversé.

Dorogoï Piotr Morissovitch, huit ans après, ta mort me fait toujours aussi mal.

M.V.
Journal infirme, avril 2015

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