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Bertini, Francesca (1892-1985)
Une vie, une œuvre
publié le dimanche 13 juillet 2014

par Anne Kieffer
Jeune Cinéma n°228 été 1994

Francesca Bertini, déesse du cinéma italien

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Éclectique à souhait, le Festival de La Rochelle œuvre depuis 21 ans à la découverte des grands et petits maîtres du cinéma. Au fil du temps, chaque édition apporte la preuve de la vitalité et de la richesse du patrimoine cinématographique. En juillet 1993, l’un des événements du festival fut la rétrospective Francesca Bertini.

Au programme : treize films muets - tous projetés avec accompagnement musical - et l’indispensable entretien L’ultima diva : Francesca Bertini de Gianfranco Mingozzi. En 1983, la dernière diva, vieille dame de 91 ans, raconte et commente sa carrière avec fougue et passion.

Autre élément : une exposition Bertini, sous la forme d’une série de portraits de la diva dans ses rôles principaux, malicieusement accrochés en face de magnifiques affiches de cinéma immortalisant sa redoutable rivale Hesperia.

Synthèse de toute l’opération : une mise en perspective de la carrière et du mythe de la Bertini par Vittorio Martinelli, spécialiste du "divisme" (1) et par Jean A. Gili (2).

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Née à Florence en 1892, peu de temps avant l’invention du cinématographe, Elena Vitiello Bertini a grandi à Naples. Très tôt, elle aurait manifesté le désir de faire du théâtre et des amis de sa famille l’auraient encouragée dans cette voie. Interprète de rôle secondaires au théâtre, Elena abandonne son prénom et devient désormais Francesca Bertini.
Lors d’une représentation de Assunta Spina - célèbre pièce de Salvatore di Giacomo - le directeur de Arte Italiana-Pathé, Gerolamo Lo Savio, remarque la beauté de cette jeune fille de 18 ans et sa présence en scène. Il l’engage.

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Elle arrive à Rome en 1910 et débute dans le Film d’Art.
Jeune esclave dans Salomé de Ugo Falena, elle est l’héroïne de nombreuses histoires romanesques et dramatiques, en particulier celle de Francesca da Rimini de Ugo Falena et de Romeo e Giulietta de Gerolamo Lo Savio.

Au terme de deux années et de quinze films d’art, Francesca Bertini en a assez. Elle lorgne du côté de la Cines, une maison de production dynamique et dans le vent. Là, elle tente l’expérience du long métrage et s’initie à des genres cinématographiques nouveaux comme la comédie, le drame mondain et le film à péripéties.

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Stimulée par l’arrivée sur les écrans de l’actrice danoise Asta Nielsen, Bertini décide d’imposer sa propre image de personnage féminin. La concurrence est féroce entre Italiennes quand apparaît le "divisme" ou cinéma de la diva : femme fatale animée de passion et de désespoir, dominatrice mais soumise à un destin implacable.

À cause du succès grandissant d’une jeune rivale, Hesperia, Bertini quitte la Cines et entre à la Celio Film, la toute nouvelle société de Baldassare Negroni.

Décidée à être la meilleure, Francesca Bertini s’emploie à l’être.
En 1913 et 1914, elle s’impose dans le rôle de femmes victimes "poussées au désespoir voire au suicide par leur sens inné du devoir et de l’honneur" (1). L’exemple le plus pertinent étant celui de la princesse Mira dans Sangue Bleu (Sang bleu) de Nino Oxilia.

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À l’opposé dans Terra promessa (Terre promise), et dans L’amazzone mascherata (L’Amazone masquée,) deux films de Baldassare Negroni, Bertini campe un personnage de femme active et déterminée à tout sacrifier, sauf l’honneur, pour retrouver un fiancé ou un mari.
Tout en comblant les goûts et les attentes du public, Bertini innove "en sortant des sentiers battus et des schémas tout tracés" (1).

Elle s’invente un style qui la démarque des autres divas qui n’appartient qu’à elle-même et qu’elle gère jalousement, "moulée dans des fourreaux noirs qu’elle porte avec allure, des chapeaux à aigrette et à voilette qui mettent en valeur son regard direct" (3).

Avec Gustavo Serena, son partenaire dans Romeo et Giulietta, maintenant passé derrière la caméra, Bertini travaille avec beaucoup de complicité. C’est alors le superbe Assunta Spina en 1915, et sa troublante interprétation d’une Napolitaine, femme du peuple, partagée entre la passion et le devoir.

Toujours avec Gustavo Serena mais sur un registre différent, Bertini incarne Marguerite Gautier. Elle donne une émotion contenue à l’histoire tragique de la Dame aux camélias.

À partir de cette année de succès, elle règne en souveraine dans le cinéma italien. Elle tourne avec des "réalisateurs qui valorisent ses ambitions" (1).

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Elle impose le choix des scénarios et intervient sur les plateaux à la fois pour préserver son image de marque de star, et parce qu’elle aime le bel ouvrage. Elle est donc attentive à la mise en scène, à l’éclairage et à la lumière naturelle. On mesure son professionnalisme quand on la voit, âgée, dans le film de Mingozzi, expliquer, en 1983, les difficultés rencontrées pour les prises de vues, en décor naturel, de la scène de repas et de bal de Assunta Spina, dans la baie de Naples.

De 1915 à 1921, cette grande dame du cinéma muet est adulée du public. Elle est l’étoile de sept à huit films par an dont la réalisation est signée par les plus grands noms d’alors. Bertini exige des cachets mirobolants, fait monter les enchères et obtient même, du producteur Barattolo, la création de sa propre société de production, la Bertini Film (1919).

Mais comme le dit l’adage, tout a une fin.
Avec l’éclipse de l’âge d’or du cinéma muet italien, la diva Bertini se retire, non pas sur la pointe des pieds, mais dans le happy end d’un conte de fée : elle épouse Paul Cartier, cousin du joaillier parisien et devient comtesse.

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La découverte de cette déesse du cinéma italien s’est faite sous les meilleurs auspices. Les films ont été présentés dans des copies magnifiques prêtées, pour l’occasion, par différents organismes de conservation des films, musées du cinéma de Turin et d’Amsterdam, Cinémathèques de Bologne, de Rome et de Paris, sans oublier la Fondation Maria-Adriana-Prolo.

La célèbre diva aurait apprécié l’élégance de ce bel hommage rendu à son art.

Anne Kieffer
Jeune Cinéma n°228 été 1994

1. Vittorio Martinelli, Francesca Bertini : le temps des divas, catalogue de La Rochelle (1993).

2. Jean A. Gili, historien du cinéma et directeur artistique du Festival du cinéma italien d’Annecy.

3. Françoise Audé, "Les Nouvelles Déesses du cinéma italien", in Florence Montreynaud (dir.), Le 20e siècle des femmes, Nathan, 1989 et 1995.



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