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Solitude du coureur de fond (la) (1962)
de Tony Richardson
publié le lundi 15 février 1965

par Jean-Marcel Bouguereau
Jeune Cinéma n°5 février 1965

En février 1956, le Free cinema.

Groupés dès 1950 autour de la revue Séquence, les initiateurs de ce mouvement faisaient déjà trembler le vieux cinéma anglais.
Leur volonté de ne plus montrer la même éternelle Angleterre, ses chapeaux, ses parapluies, son humour, leur volonté de coller plus fidèlement à la réalité, peut-être de la transformer, les plaçait dans ce courant de révolte des intellectuels anglais que l’on appelle "Angry Young Men".

Leur premier programme de courts métrages concrétisait ces désirs, et, en montrant un cinéma nouveau, montrait une Angleterre que jamais, ou presque, une caméra n’avait approchée : les paysages noirs de Together, la cruauté et la bêtise du champ de foire de Odreamland, la découverte, minute par minute, dans ses plus petits détails, des acteurs inconnus de la vie de tous les jours (We Are the Lambeth Boys, Every Day Except Christmas), tout cela en témoigne.

La transparence dans les œuvres de ces réalisateurs, d’une attitude devant la réalité, d’un certain mépris pour la sempiternelle neutralité documentariste cautionnait déjà leur passage au long métrage.
Samedi soir, Dimanche matin, Le Prix d’un homme, La Solitude du coureur de fond faisaient du cinéma anglais une sorte de contraire de la "Nouvelle Vague" ("marque déposée") : un cinéma qui avait quelque chose à dire et qui savait le dire.

La Solitude du coureur de fond est le cinquième film de Tony Richardson (Sanctuaire, Les Corps sauvages, Tom Jones, Un goût de miel) (1).

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Colin Smith, enfermé pour cambriolage dans une maison de correction, le Borstal, est remarqué pour ses aptitudes sportives par le directeur de l’établissement qui caresse en secret des rêves de coupes et de médailles. Désormais pensionnaire privilégié, il accepte ses avantages, seulement pour ce qu’ils peuvent représenter dans le monde dur du Borstal, où la vie se conjugue sans cesse avec la répression.

Tous les matins, pour son entraînement, les portes de la prison s’ouvrent devant lui. Seul, il prend possession de la forêt, comme autrefois il prenait possession des plages désertes.
Il le fait seulement pour cette sensation physique d’une liberté à la mesure de ses désirs, celle qui, par la solitude, permet de se comprendre et d’échapper à ce qui l’écrase. Courant entre les arbres, il refait le chemin de sa révolte : la mort de son père, l’indemnité, sa mère et ses dépenses inutiles, le petit appartement qu’il fuyait, l’universelle bêtise des programmes télévisés, le monde où il vivait.

Personnage révolté, Colin Smith a l’exigence de son âge et son impuissance devant une réalité qu’il ne sait comment affronter. Parce qu’il est en retrait, il n’a même pas de respect pour l’ordonnance d’un monde qu’habituellement l’on subit, craint et devant lequel on se tait. Le lyrisme patriotard des discours télévisés tombe à plat devant ses sarcasmes. Ne connaissant que le concret, il n’a pas de valeur à opposer à ce monde dans lequel il n’a pas de rôle, dans lequel il refuse le rôle qu’on lui attribue. Sa famille, elle-même lui est indifférente. Il y est un étranger depuis que son père, mort, a été remplacé par un amant minable.
Alors il vole.

Ses chapardages, avec ce qu’ils ont de provocateur, lui donnent une liberté qui lui permet de dépasser ce vide, de le fuir sans le savoir, le temps d’un week-end, sur un rivage désert, le temps d’étreindre une fille.
Il a la haine salutaire de ceux qui sont conscients de l’ordre qui les régit : garde-chiourmes, flics, membres du Parlement, mais ne sait pas comment les traduire dans son comportement. Selon ses mots, il ne sait pas "comment s’y prendre".

Cette course, dont il va être l’acteur principal et qui, le mettant au premier plan, lui permettra peut-être de fuir le Borstal, le force à avoir une attitude claire et à la choisir.
Confusément, il en sent l’importance.
Comprenant peu à peu que le Borstal n’est que le reflet concentré de toute cette société qu’il combat, il ne verra plus l’utilité d’en sortir. Le sport n’était qu’un moyen magique comme l’étaient ses longues fuites sur les plages d’Angleterre.

À dix mètres de l’arrivée, contre tous les paris dont il était l’objet, il abandonnera sa première place. Il retournera dans le rang, avec ses camarades.

Sa dernière provocation aura été à l’image de sa nouvelle détermination : l’apprentissage de la solidarité.

Jean-Marcel Bouguereau
Jeune Cinéma n°5 février 1965

1. NDLR : Tom Jones est postérieur et date de 1963. Avant La Solitude du coureur de fond (1962), outre Les Corps sauvages (1955), Sanctuaire (1961) et Un goût de miel (1962), il convient d’ajouter :
* Momma Don’t Allow, (1955) court métrage réalisé avec Karel Reisz.
* Othello (1955), le premier Shakespeare à la télé.
* A Subject of Scandal and Concern (1960), avec Richard Burton (Saison 2, épisode 3 de la série Télé BBC Sunday-Night Play. Cette série avait remplacé, en 1960, la soirée Théâtre du dimanche à la BBC et elle dura jusqu’en 1963. Notons spécialement un des épisodes (Saison 54, épisode 15) écrit par Evan Jones et dirigé par Philip Saville : Madhouse on Castle Street, avec David Warner et Bob Dylan dont c’est la première apparition au cinéma.
* Le Cabotin (The Entertainer) (1960) de John Osborne, avec Laurence Olivier.

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La Solitude du coureur de fond (The Loneliness of the Long Distance Runner). Réal : Tony Richardson ; sc : Allan Sillitoe ; mu : John Addison ; ph : Walter Lassally. Int : Tom Courtenay, Michael Redgrave, Alec Mac Cowen, James Fox, Franck Finlay (GB, 1962, 104 mn).

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