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Grandes Gueules (les) (1965)
de Robert Enrico
publié le mercredi 1er août 2018

par Jean Delmas
Jeune Cinéma n° 10, novembre-décembre 1965

Sorties le vendredi 22 octobre 1965 et le mercredi 1er août 2018

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Les grandes gueules du titre sont les prisonniers de droit commun en liberté conditionnelle que Hector Valentin emploie dans la vieille scierie vosgienne - celle de ses parents - qu’il a voulu remettre en marche.

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Il n’avait pas le choix, Hector Valentin, avec son moulin à eau vieux-jeu, dans ce lieu isolé où aucune femme ne veut vivre, ou aucun ouvrier ne vient de gaieté de cœur. En bas, Therraz, le concurrent à la page, guettant avec arrogance la fin de l’expérience Valentin, rafle les ouvriers, comme il rafle aux enchères les coupes de bois. Il faut bien que Hector s’accommode d’une situation qui, au début, lui faisait un peu peur. Aussi bien les deux étrangers, Laurent et Mick, qui lui servent de contremaîtres et qui lui ont proposé cette solution, sont également du gibier de prison : il l’a appris après-coup.

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Il est vrai que Valentin - incarné par Bourvil - est lui aussi un dur, on dirait, lui aussi, "une grande gueule", s’il n’était pas si taciturne. Il revient du Canada, où, sans doute, il n’a pas eu la vie facile. Il a en commun avec ses étranges ouvriers une passion têtue et coléreuse, une absence totale de ce vernis qui fait les gens "comme il faut", et il cogne quand c’est nécessaire, lui aussi.

Car vivre avec les "grandes gueules", ce n’est pas toujours drôle. Une fois les copains débarquent pour imposer, revolver au poing, le départ de leur copain. Une autre fois, deux "grandes gueules" se prennent de gueule et, parce qu’ils ont sous la main une hâche de bûcheron, se cassent la gueule de telle sorte que l’incident aboutit à un accident très près d’être mortel. Mais ces violences ont comme la valeur d’une cure dont l’homme sortirait nettoyé. Et ces "grandes gueules" sont sans doute frustes, brutaux, mal écorcés, ils sont tantôt bons et tantôt mauvais ; mais ils sont vrais.

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Il n’en est guère de même des habitants du bourg, les gens "comme il faut" eux, qui s’accommodent fort mal du mauvais voisinage, qui provoquent sans cesse mais qui se battent seulement quand ils sont sûrs d’écraser sous le nombre et d’appeler ensuite le gendarme pour compléter.

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C’est ce qui arrive à la fin dans la fête locale où l’équipe a eu l’imprudence de descendre. Mic est tué dans la bagarre. Les "conditionnels" sur qui, bien entendu, on fait peser la faute, rentreront dans leur prison. Valentin, désespéré, remonte pour mettre le feu à sa scierie et, puisqu’elle était toute sa vie, brûler avec elle, et c’est de justesse que Laurent survient pour l’arracher au brasier.

Il importe peu que les épisodes qui soutiennent le récit n’appellent pas tous une adhésion complète. La vengeance et l’amour y tiennent la place qu’ils doivent tenir dans une belle tradition populaire : vengeance de Laurent, qui voulait supprimer dans le tas de prisonniers celui qui l’avait fait condamner et avait monté dans ce seul but toute l’affaire ; amour pour Mick d’une jeune femme, qui refuse d’accepter sa passion pour le jeu comme si c’était une rivale ; amour d’une fille du village pour Laurent.

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L’important est sans doute ceci : Dans un temps où le pauvre spectateur se trouve souvent appelé à fixer son choix entre Le Corniaud et L’Année dernière à Marienbad, il est sain que de bons réalisateurs rompent l’alternative par des films comme celui-ci. Qu’ils renouent avec la vieille vocation populaire du cinéma. Il y a ici du picaresque, du sentiment, du drame, même peut-être un peu de mélodrame : pourquoi pas ? Ni Griffith, ni Stroheim jadis n’en avaient peur.

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L’important, c’est aussi qu’un film d’action, fait par un metteur en scène français, puisse trouver sur place des héros de la même trempe que ceux des Rapaces de Stroheim ou de tant de westerns. Sans doute a-t-il fallu, pour y parvenir, le cas d’exception de ces taulards en liberté conditionnelle. Mais que tout cela se passe dans les Vosges, que l’authenticité de la vie de bûcheron vienne par moment donner au film une dimension documentaire, et voilà que le spectateur adhère à l’histoire et à ses héros, alors que le western serait resté un jeu de violence "pour rire".

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Et puis encore, il est bon que ce film qui plaira au simple spectateur ne puisse pas laisser indifférent, dans sa qualité, l’amateur de cinéma.
S’il était tenté de regarder de haut, qu’il revoie seulement ce prégénérique où en quelques secondes, tout est dit déjà (et sans un mot) sur le personnage de Hector Valentin, sur la brusquerie de son caractère qui se traduit par la brusquerie des mouvements et du montage, sur son attachement à cette scierie, qui, comme un être vivant, se remet à respirer, retrouve peu à peu sa cadence, pour renouveler de manière étrangement prenante ce thème, déjà tant traité pourtant, de la "symphonie des machines".

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À la fin, comme au début, la scierie seule avec Valentin, pour lequel elle est tout, redevient le personnage principal et, cette fois, c’est pour flamber dans un dramatique incendie, qui rappelle le cinéma des anciens temps. L’important, c’est que le même film puisse contenir ce début très savant et cette fin très populaire.

Jean Delmas
Jeune Cinéma n° 10, novembre-décembre 1965

Les Grandes Gueules. Réal : Robert Enrico ; sc : Robert Enrico & José Givanni, d’après son roman Le Haut-fer ; ph : Jean Boffety ; mont : Jacuqeline Meppiel, Michel Lewin ; mu : François de Roubaix. Int : Bourvil, Lino Ventura, Jean-Claude Rolland, Michel Constantin, Jess Hahn, Marie Dubois, Paul Crauchet, Nick Stephanini (France-Italie, 1965, 128 mn).



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