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Green, Eugène (livre)
Présences. Essai sur la nature du cinéma (2003)
publié le vendredi 6 février 2015

par René Prédal
Jeune Cinéma n° 286, décembre 2003

Eugène Green, Présences. Essai sur la nature du cinéma, Paris, Desclée de Brouwer-Cahiers du cinéma, 2003.

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On connaît - ou pas - les deux étranges longs métrages de Eugène Green, Toutes les nuits (2001), au mysticisme brûlant, et Le monde vivant (2003), drôle de pastiche du précédent qui ne peut que laisser dubitatif ceux qui, comme nous, avaient cru, il y a deux ans (avec naïveté ?), à la sincérité de l’inspiration spiritualiste de l’auteur.

D’où notre curiosité devant la publication par Green d’un "essai sur la nature du cinéma" (c’est le sous-titre) intitulé Présences.
Les "théories des cinéastes" (1) à savoir les réflexions de réalisateurs sur leur métier et sur leur art sont en effet passionnantes, car il est ambitieux de parler à la fois de son œuvre, de celle des autres et de l’essence du cinéma.

Ce défi audacieux, Green le relève avec la même bravoure que celle des preux chevaliers délivrant les gentes damoiselles prisonnières des vilains ogres.
C’est-à-dire qu’il pose une question du domaine de la poétique - "De quelle nature le cinéma peut-il produire des icônes, c’est à dire des images comportant une présence réelle ?" - et y répond par les tours et détours d’un itinéraire intérieur qui, partant des fantômes qu’il dit avoir personnellement souvent côtoyés (y compris le sien, à Prague dans la neige), en passant par les chauve-souris et les colombes de Erice, l’odeur de la mort à Palerme et ses mauvaises rencontres romaines lors de ses errances entre Mithra et Pasolini, va peu à peu approcher du cinéma, cet art capable de reconnaître les signes… et de les rendre visibles, dans Toutes les nuits, par un mouvement de caméra sur le n° 49 du quai de Bourbon qui, comme tout fidèle le sait, fut le domicile de Robert Bresson.

Tout cela est un peu fou, bien sûr, mais quel créateur appliqué à cultiver la posture de l’artiste dandy ne l’est pas ?
Le personnage est attachant. Américain américanophobe, amoureux des tournures désuètes de notre langue et metteur en scène inspiré de théâtre baroque, il dote d’un éclairage nouveau tout ce qu’il embrasse de son regard, les photographes de la fin du 19e siècle, Flaubert, Boudin, Mallarmé, Maeterlinck, Debussy, Gustave Moreau ou Henry James, partout où il débusque des présences masquées, symboliques, mystérieuses, des incarnations, des décadrages et surtout de l’énergie captée, des silences rendus visibles ou des choses tues, comme des secrets tout à coup apparents.

Malraux voyait dans le baroque le point limite de la peinture. Green décèle la fin du roman dans l’impuissance de Proust à rendre compte de l’expérience vitale de l’homme contemporain.
Dans les deux cas, ces aspirations inassouvies se résolvent dans le 7ème art. Car rendre "appréhensible" le caché et signifier l’immatériel, c’est là l’essence du cinéma pour Eugène Green, peut-être aussi Alain Cavalier ou Roberto Rossellini.
Mais l’auteur évite soigneusement les terrains de la théorie et de la métaphysique, ou alors, disons qu’il les aborde ici à la manière des Marx Brothers ou de Monsieur Hulot comme, dans ses films, à la façon de Perceval-Luchini chez Rohmer.
Eugène Green ou le Chevalier Blanc, un Nanni Moretti qui aurait adopté l’esprit de saint François d’Assise, une Gelsomina à moustaches gauloises et un cinéaste que nous verrions bien rejoindre le club très fermé des "Excentriques" du cinéma français aux côtés de Bertrand Bonello, Alain Guiraudie, Pierre Trividic, Serge Bozon, Jean-Charles Fitoussi, Delphine Gleize..., un ton décalé venu d’ailleurs.

René Prédal
Jeune Cinéma n° 286, décembre 2003

1. Cf. l’excellent ouvrage de Jacques Aumont, Les Théories des cinéastes, Paris, Nathan-Cinéma, 2002.

Eugène Green, Présences. Essai sur la nature du cinéma, Paris, Desclée de Brouwer-Cahiers du cinéma, 2003, 269 p. + CD contient : 5 bandes originales de films.



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