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Gili, Jean A. & Bastide, Bernard (livre)
Léonce Perret (2003)
publié le mercredi 9 décembre 2015

par Alain Virmaux
Jeune Cinéma n° 286, décembre 2003

Jean A. Gili, Jean & Bernard Bastide, Léonce Perret, Paris, AFRHC-Cineteca di Bologna, 2003.

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Deux rétrospectives, organisées en 2002-2003 par la Cinémathèque de Bologne, sont à l’origine de ce très dense travail collectif. Sans cette initiative italienne, la France aurait-elle entrepris d’elle-même un hommage à la mémoire d’un cinéaste tout de même assez mal en cours ?

À maintes reprises, les divers signataires du livre s’appliquent à combattre les jugements sévères portés sur Léonce Perret par les historiens patentés. Jean Mitry et Georges Sadoul n’avaient pas été tendres (le second moins uniformément), mais, avant eux, Ricciotto Canudo, Louis Delluc, Georges Charensol n’avaient pas pris de gants non plus.
Confidence personnelle : Léonce Perret ne figurait pas au tout premier rang des auteurs dont nous attendions avec impatience la réhabilitation. Ce n’étaient pas les verdicts des historiens qui nous inspiraient cette prévention, mais ceux d’autres témoins : Philippe Soupault entre autres. Il s’était montré implacable en 1933 pour Il était une fois, adapté d’une comédie de Francis de Croisset : "M. Léonce Perret, qui passe pour un excellent technicien du cinéma, n’a voulu se donner aucune peine. Il a filmé la pièce […] J’ai déjà écrit que ce film était faux, et je dois ajouter qu’il est en outre d’une désespérante pauvreté" (1)

Condamnation excessive ? Jean-Pierre Jeancolas, qui commente le film dans le présent volume, se montre plus nuancé, mais ne cherche pas vraiment à le sauver : "On ne sent jamais devant le film une conception générale du cinéma ; Perret remplit son contrat" (p. 252).

Au surplus, l’extrême dureté de Soupault n’était pas un phénomène isolé. Les jeunes critiques de la première Revue du cinéma, Jean-Paul Dreyfus, Jacques-Bernard Brunius, Denis Marion, ne mentionnaient jamais Léonce Perret, en 1930-1931, qu’avec un certain dédain.
Bien plus tard, après la Seconde Guerre mondiale, Lo Duca se demandait encore "si Roger Lion, Léonce Perret ou Raymond Bernard méritent de sortir de la grisaille qui les a engloutis" (2).

Ce long bannissement tient surtout à deux causes.
D’abord, on ne connaissait guère de Léonce Perret que ses quelques films parlants (sûrement la part la moins intéressante de son œuvre), et ensuite, pour tout le versant muet, sa présence était presque totalement éclipsée par celle de son aîné et "riva" (chez Gaumont), Louis Feuillade. Prestige durable de Fantômas, Judex, Les Vampires, pas seulement auprès des jeunes surréalistes, mais de toute une classe intellectuelle et cinéphile. Autour de ces films-cultes (comme on ne disait pas encore) et de leur auteur mis au pinacle, rien n’avait plus droit de cité, ni personne.
Pourtant, Léonce Perret avait bâti pour sa part une œuvre considérable, près de 400 films, nous dit-on. Langlois avait bien tenté d’en extraire quelques pépites, et Sadoul mis l’accent sur les mérites de L’Enfant de Paris (1913), dont il vantait les qualités d’écriture et le sens plastique, mais cela n’avait pas suffi à ériger ne fût-ce qu’un début de piédestal.

D’où la présente et vigoureuse offensive de réhabilitation, par le biais d’un volume réalisé "dans l’urgence et la passion".
On n’a rien négligé pour nous faire admettre que Perret est un immense auteur, scandaleusement méconnu jusqu’ici. Pour nous en convaincre, on appelle à la rescousse les grands noms et les mouvements consacrés, Colette, Proust, les symbolistes.
On s’évertue même à tenter de nous persuader que ses films de propagande cocardière - Leur Kultur (1915), Les Poilus de la revanche (1916), Debout les morts ! (1917) - méritent notre indulgence, bien que Bernard Bastide reconnaisse sans fard que la confection de telles bandes, en temps de guerre, visait surtout à se prémunir contre les accusations d’être "un planqué" (p. 19-20).

On l’aura compris : ce courageux plaidoyer collectif n’a pas définitivement balayé nos réticences antérieures, même si on reste prêt à les remettre en question.
On n’est pas encore tout à fait certain que Léonce Perret soit un "phare" - attendons de voir restaurer d’autres films de lui - mais l’opération menée en son honneur mérite un vrai coup de chapeau. Mise en pages et iconographie sont remarquables. Déjà Jacques de Baroncelli (3) et Camille de Morlhon (4) ont été tirés d’un quasi néant.
Qui sera le prochain élu à "sortir de la grisaille", comme disait Lo Duca ?
En 1948, il mentionnait Raymond Bernard. L’idée vaudrait d’être creusée.

Alain Virmaux
Jeune Cinéma n° 286, décembre 2003

1. L’Europe nouvelle, 21-10-1933.

2. Revue du cinéma, septembre 1948.

3. Bernard Bastide & François de la Bretèque éds., Jacques de Baroncelli, Paris, AFRHC, 2007.

4. Éric Le Roy, Camille de Morlhon, homme de cinéma (1869-1952), Paris, L’Harmattan, 2000.

Jean A. Gili & Bernard Bastide, Léonce Perret, Paris, AFRHC-Cineteca di Bologna, 2003, 368 p.



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