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Tassone, Aldo (livre)
Que reste-t-il de la Nouvelle Vague ? (2003)
publié le lundi 9 novembre 2015

par Patrick Saffar
Jeune Cinéma n° 285, novembre 2003

Aldo Tassone, éd., Que reste-t-il de la Nouvelle Vague ?, Stock, 2003.

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Aussi régulièrement que l’Occupation dans la société française, la Nouvelle Vague revient faire débat dans l’édition de cinéma. Sur les brisées de cette "cassure historique" d’il y a bientôt un demi-siècle, perdurent encore pas mal de favoritismes ou d’ostracismes, de pensées uniques aussi bien que de monomanies rancunières.

L’ouvrage coordonné par Aldo Tassone est la traduction française d’un livre paru initialement en italien (dans une version plus riche) en novembre 2002, sous le titre La Nouvelle Vague 45 ans après, accompagnant une rétrospective organisée à Florence par Françoise Pieri.

Loin de viser à une réflexion personnelle sur le phénomène (la préface signée de l’auteur est essentiellement une synthèse des propos des cinéastes interrogés), Aldo Tassone a voulu donner la parole à différents réalisateurs (dont certains ont aujourd’hui disparu) et scénaristes. Il y a là les anciens rédacteurs des Cahiers du Cinéma, les outsiders, des membres de la dite "rive gauche", mais également des cinéastes contemporains. Manquent au rendez-vous quelques noms prestigieux, et en premier lieu Jacques Rivette (pour l’édition française) et Jean-Luc Godard, mais on imagine mal ce dernier se prêter à ce genre d’exercice.
L’entretien, tout en portant à l’occasion sur le travail personnel de chacun, soumet aux cinéastes une série de questions récurrentes : "La Nouvelle Vague a-t-elle été une révolution esthétique ?", "Quelle a été son influence ?", "Quels sont ses héritiers ?"… auxquelles les interlocuteurs répondent par des souvenirs personnels ou des tentatives d’analyse.

Malgré le titre du recueil, on n’est pas sûr que la Nouvelle Vague renvoie aux premières amours cinéphiliques de l’auteur, tant ses propos liminaires aussi bien que l’orientation de ses questions ont quelque chose d’un procès à charge.
Les reproches récurrents, à savoir la décapitation (sic) des "anciens" (ou leur "extermination", selon Lelouch !) aussi bien que l’occultation par la bande des Cahiers de quelques-uns de leurs contemporains "sous-estimés" (et là, Tassone intègre pêle-mêle Tati, Molinaro, Melville, Lelouch, Bresson et Pialat - vous avez dit sous-évalués ? -) sont un peu systématiquement agités et n’aident guère à cerner la spécificité du phénomène, à supposer que celle-ci ait existé.
De même peut on regretter une dérive plutôt lassante vers la rivalité Cahiers du Cinéma-Positif (ce qui n’était guère évitable) et surtout vers son actualisation sous la forme d’un "triangle" parisien d’ailleurs en passe de devenir un singleton.

Le contexte transalpin de l’enquête entraîne enfin une comparaison avec le seul néoréalisme, auquel tous les cinéastes interviewés se croient tenus de payer leur dette. Mais cette "italianisation" du débat provoque du moins une série de propos savoureux ou éclairants sur la figure tutélaire de Rossellini.

Venons-en donc aux qualités de l’ouvrage, qui a d’abord le grand mérite de donner la parole à un large éventail de personnalités.
La première (bonne) surprise est de découvrir ces cinéastes, à quelques dérapages près, moins partisans qu’on aurait pu le craindre … et que certains critiques eux-mêmes. Même chez ceux qui se déclarent d’avantage artisans que "auteurs" (Deray, Corneau), le propos reste modéré et on appréciera en particulier la finesse et l’équilibre du jugement de l’auteur de Série Noire. Presque tous, y compris parmi les plus rétifs, reconnaissent que la vague, et surtout À bout de souffle, leur a donné des ailes.

C’est aussi que, quelque divers que nous paraissent à présent leur tempéraments (Rappeneau et de Broca d’un côté, Godard et Chabrol de l’autre), ces cinéastes se sont tous fréquentés en cette fin des années 50 et ont même collaboré à l’occasion (un improbable projet Rappeneau-Godard !). La variété des entretiens permet ainsi de révéler des liens insoupçonnés, et de mesurer pour chacun la distance parcourue.

On se plaira également à repérer au fil des pages des points de vue diamétralement opposés sur le mouvement : ici (Le Guay), la Nouvelle vague est considérée comme ne s’intéressant qu’à la réalité et "dépourvue d’imaginaire", ailleurs (Desplechin) elle n’a cessé de produire des "films incroyablement romanesques, tout à fait irréalistes". Pour l’un (Givray), "c’était moins des hommes d’image que des hommes de plume", pour l’autre (Jacquot), on a enfin "mis l’accent sur la mise en scène, sur le fait que le geste propre au cinéaste […] n’est pas d’illustrer un scénario". Karmitz se risque à un parallèle avec le cubisme (!), tandis que Resnais y voit surtout un retour aux sources.

Tassone aurait-il voulu composer un livre pirandellien qu’il ne s’y serait pas mieux pris !
On se doit de le constater, toute discussion autour de la Nouvelle Vague redevient toujours peu ou prou la pierre angulaire d’un débat esthétique, toujours actuel, sur la problématique de "l’auteur" de film. Les contradictions, parfois plus apparentes que réelles, n’étant dépassées que par quelques esprits brillants qui, tel un Rohmer dans son habituel souci de pluridisciplinarité, considère le cinéma comme "naturellement" moderne, voire post-moderne.

Quoiqu’il en soit, ces "variations sur un thème donné" se révèlent d’un grand attrait, d’autant plus que leur caractère parfois "polémique" agit comme un révélateur, nous permettant de découvrir telles qu’en elles-mêmes les personnalités qui s’y livrent : Astruc orgueilleux, Chabrol pas dupe, Desplechin brillant et paradoxal, Leconte bienveillant, Karmitz excessif, Pascal Thomas réactionnaire, Deray modeste, Rohmer universitaire, Tavernier historique et scrupuleux, etc. De même n’est-on pas étonné de voir Resnais se référer aux années 20-30, tandis que Rappeneau fait revenir l’Occupation …

Patrick Saffar
Jeune Cinéma n° 285, novembre 2003

Aldo Tassone, éd., Que reste-t-il de la Nouvelle Vague ?, Stock, 2003, 349 p.



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