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Gilles, Guy (1938-1996)
Rétrospective 2014
publié le jeudi 4 octobre 2018

À propos d’une rétrospective à la Cinémathèque française

par Mélanie Forret
Jeune Cinéma n° 363, décembre 2014

Cf. aussi, à propos de Absences répétées, un entretien de 1973.

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Inconnu pour beaucoup, mystérieux pour quelques cinéphiles, le nom de Guy Gilles était déjà réapparu il y a quelques années au Festival de La Rochelle, puis à Pantin, Lussas et Saint-Denis où ses films avaient fait forte impression. La rétrospective que lui a consacré la Cinémathèque française dans les premiers jours de cet automne 2014 a relancé cette première impulsion. (1)

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Dès l’ouverture, le public était au rendez-vous pour (re)découvrir Le Clair de terre (2), projeté en copie neuve ; le film a fait son travail et les salles n’ont pas désempli jusqu’au dernier jour. Les mêmes revenaient, voulant désormais tout voir de cette œuvre addictive, tandis que d’autres épaississaient les rangs pour assouvir leur curiosité, le nom de Guy Gilles circulant désormais comme celui de quelqu’un à ne pas manquer. Parmi ces spectateurs, se trouvaient également quelques "gilliens" convaincus, dont ses amis, acteurs et collaborateurs, le cinéaste Yann Gonzalez venu présenter Le Jardin qui bascule, ainsi que les rédacteurs de l’ouvrage paru au moment de l’événement. (3)

Pour ceux-là, se mêlaient l’enchantement de voir les films en salle (insistons sur la beauté des copies neuves dues au travail de Hervé Pichard, tout particulièrement celle de L’Amour à la mer (4) qui a permis de voir un film très différent, notamment du point de vue des couleurs, de celui édité en DVD), et le réconfort de ne plus voir les films seuls, même si, comme le confiait Gaël Lépingle lors de sa conférence, les "aimer en secret" était aussi un privilège. (5)

Le jeu consista alors à faire parler ce public composite afin d’en saisir les réactions : c’est ébloui par la beauté des images, étonné par l’audace du montage, et porté par le voyage du Clair de terre que les spectateurs sortirent de la première projection. Impressionnés, ils le furent également par la séance consacrée aux années en Algérie dont les films présentés faisaient l’objet d’une double rareté : les images de L’Été algérien, film inachevé de Marc Sator, (6) où l’on pouvait voir Guy Gilles acteur, étaient totalement inédites, et les deux premiers courts métrages du cinéaste, Soleil éteint et Au biseau des baisers, tournés en pleine guerre, à la fin des années 50, offraient une vision exceptionnelle du pays. (7)

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Filmeur déterminé, le jeune cinéaste traçait un des plus beaux portraits de Paris, mais aussi de Brest, avec son premier long métrage, L’Amour à la mer, réalisé entre 1962 et 1964, alors que la Nouvelle Vague, dont il a suivi une trajectoire parallèle, finissait de déferler. Les rapprochements avec Jacques Demy ou Agnès Varda n’ont pas tardé à apparaître dans les discussions - à juste titre, car Guy Gilles ne cachait pas son admiration pour ses contemporains, Godard, Resnais, Marker ou encore "le plus grand", selon ses termes, Robert Bresson.

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Aussi, l’émotion des spectateurs à la fin des deux projections de Absences répétées (8) fut-elle manifeste ; les regards étaient perdus, et la salle, silencieuse, mit plusieurs minutes à se vider après les dernières notes d’une des plus belles chansons originales interprétée par Jeanne Moreau. Prix Jean Vigo en 1973, ce film confirmait la portée poétique et la puissance cinématographique de cette œuvre lumineuse et désespérée.

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De temps à autre, on a également ri de bon cœur, Guy Gilles prenant plaisir à filmer des instants plaisants, à l’instar des entretiens avec Louise de Vilmorin, Godard ou Truffaut, dans l’étonnant documentaire autour des festivals de Cannes et de Hyères en 1966. Mais également des numéros d’acteur comme Guy Bedos en pied-noir déchaîné dans Le Jardin qui bascule ou Pierre Bertin en homosexuel décomplexé dans la séquence de la dernière soirée de Absences répétées.

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Enfin, pour être honnête, il faut aussi noter que certains spectateurs n’ont pas été séduits par les films, résistants, selon les termes entendus, au systématisme du montage, au maniérisme de la mise en scène, au jeu trop posé des acteurs ou aux longs épanchements mélancoliques des personnages ; c’est d’ailleurs ce que lui reprochait une partie de la critique à l’époque de la sortie des films.

Quand on s’attache à ce cinéma, et, plus encore, lorsqu’il nous bouleverse, c’est pourtant ce caractère itératif, radical, obsessionnel, entier, qui révèle la pureté et l’évidence du style. Une remarquable cohérence esthétique parcourt en effet ces films, qu’ils soient réalisés pour le cinéma ou la télévision, qu’il s’agisse de fiction ou de documentaire, de courts ou de longs métrages. Cette rétrospective, ainsi que l’ouvrage consacré au cinéaste, ont marqué une étape fondatrice dans le long parcours, initié par Gaël Lépingle, vers la (re)connaissance d’un cinéma profondément sincère, sensible, à la fois ancré et détaché des époques qu’il a traversées. Comme l’indique le dernier plan d’un de ses films majeurs réalisés pour la télévision, Proust, l’art et la douleur, qui a par ailleurs clôt le cycle, il faut désormais œuvrer pour que ce chemin soit "sans fin".

Mélanie Forret
Jeune Cinéma n° 363, décembre 2014

1. Cinémathèque française, Rétrospective Guy Gilles (24 septembre-5 octobre 2014).

2. Clair de Terre de Guy Gilles (1970).

3. Gaël Lépingle & Marcos Uzal
 éds., Guy Gilles, un cinéaste au fil du temps, Éditions Yellow Now, 2014.

4. L’Amour à la mer de Guy Gilles (1965).

5. Cf. le film Guy Gilles et le temps désaccordé de Gaël Lépingle (2007).

6. L’Été algérien, film inachevé de Marc Sator (1964).

7. Soleil éteint de Guy Gilles (cm, 1958) ; Au biseau des baisers de Guy Gilles & Marc Sator (cm, 1959).

8. Absences répétées de Guy Gilles (1972). Sur Absences répétées, cf. un entretien de 1973.



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