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Il était une fois dans l’Ouest (1968)
de Sergio Leone
publié le mercredi 10 octobre 2018

par René Lucquiaud
Jeune Cinéma n° 43, janvier 1970

Sorties les mercredis 27 août 1969, 21 juillet 2010, 28 septembre 2016 et 10 octobre 2018

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Les amateurs de westerns doivent désormais remettre en cause l’un de leurs principes les plus sacrés : celui que les cinéastes américains étaient seuls capables de s’exprimer dans ce genre qu’ils avaient créé. Le western n’est plus tout à fait "le cinéma américain par excellence", tel que le définissaient naguère André Bazin et Jean-Louis Rieupeyrout. (1)

Faut-il le regretter ?
C’est possible, mais le dénigrement systématique paraît singulièrement négatif devant l’évidente beauté d’une œuvre. Certes, les premiers westerns tournés à la hâte en Italie, productions commerciales spéculant sur la violence et le sexe pour remplir les tiroirs-caisses des distributeurs, ne pouvaient soutenir la comparaison avec les films en provenance des USA.
Mais Sergio Leone vint et le vent cessa de souffler d’outre-Atlantique. Cette troisième production confirme de manière éclatante les dons révélés par Pour une poignée de dollars et Et pour quelques dollars de plus, (2) et l’auteur vient prendre rang parmi les maîtres du genre, quelque part entre John Ford et Sam Peckinpah. Et qu’on ne crie pas au sacrilège et qu’on ne lui chicane pas cette place, il la mérite.

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Le film de Leone est beau et (comble d’ironie quand on sait que nombre d’extérieurs ont été tournés en Europe) d’une beauté singulièrement authentique. Jamais la poussière soulevée par le vent des plaines n’a été aussi blonde, jamais les grands espaces n’ont été plus nus et plus attirants, jamais les visages n’ont été plus marqués, plus burinés par la rude vie de l’Ouest. Les maisons, les costumes ont la même couleur ocre que la terre et restituent sur l’écran le sépia décoloré des vieilles photographies.

Film de décorateur ?
Peut-être, mais film d’amateur - au vrai sens du mot, celui qui aime - certainement ; et là se trouve sans doute le secret de la réussite. Sergio Leone aime l’Ouest d’une tendresse infinie, quasi charnelle, qui se révèle dans le soin minutieux de la reconstitution, qui fait penser à Visconti. Les armes, les objets, les accessoires les plus infimes ont été choisis avec une précision de collectionneur. Il n’est qu’à comparer ce respect du détail avec la désinvolture qui laissait subsister nombre d’anachronismes dans certains westerns américains de la grande époque pour réaliser que l’authenticité ne réside pas toujours là où elle devrait se trouver.

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C’est la tendresse qui explique également cette distance qui frôle parfois la parodie, comme pendant le règlement de comptes final, au suspense interminable, qui fait s’affronter sur toute la largeur de l’écran le tueur en vêtements noirs et l’implacable justicier tout de blanc vêtu. Lieu commun rebattu, citation tellement classique qu’elle éveillerait un sourire complice chez le moins initié des spectateurs.
C’est que Leone a découvert l’épopée de l’Ouest américain, comme nous tous, à travers le cinéma, et le même hommage est rendu à la fois au thème et à son mode d’expression.
C’est pourquoi, dès le prégénérique, trois énigmatiques inconnus, aux cache-poussière déjà célèbres, viennent attendre, près d’une gare déserte, le train qui jamais plus ne sifflera trois fois.

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C’est pourquoi Claudia Cardinale descend de son wagon avec le même regard ébloui et inquiet à la fois que la douce Clémentine de sa diligence dans La Poursuite infernale. (3) Et cette ligne de chemin de fer qui avance inexorablement, traverse par traverse, vers l’horizon du Pacifique, nous la connaissons bien : c’est celle qui vit rouler les locomotives haletantes du Cheval de fer et de Pacific Express. (4)
Le film de Leone n’est pas seulement un chant d’amour, c’est aussi une somme, celle de nos souvenirs et de nos tendresses d’enfants.

Quel réalisateur a su mieux diriger ces trois monstres sacrés, Henry Fonda, Charles Bronson, Jason Robards ?

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Admirable Fonda, tueur aux pâles yeux d’acier, qui s’offre le luxe de nous restituer, dans un éblouissant flashback, le jeune homme qu’il fut il y a trente ans. Bronson, énigmatique et muet comme la Fatalité. Robards, surtout, débordant de truculence, d’humanité, de générosité virile.
Jusqu’à Claudia Cardinale dont la beauté sophistiquée - justifiée puisqu’elle incarne une prostituée de la Nouvelle-Orléans - s’épure, se transforme, pour atteindre à la fin du film l’aspect dépouillé d’un visage de femme de pionnier. Peu de westerns, sauf ceux de Ford, ont su nous présenter de tels gros plans de visages, qui effacent l’acteur le plus connu derrière le personnage qu’il représente.

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Qu’importe alors que le scénario soit obscur ou invraisemblable. Qu’importe que la musique s’adresse plus aux nerfs des spectateurs qu’à leur intelligence. Qu’importe que les extérieurs soient espagnols ou italiens, puisque le résultat est d’une incontestable beauté.
Un faux en peinture peut nous émouvoir plus qu’un chef-d’œuvre authentique. Le film de Leone a la beauté insolite d’une copie de faussaire. Mais ici le faussaire est habile et son faux tableau procure autant de plaisir qu’un vrai. En peinture comme au cinéma, les sarcasmes des experts n’ont au fond pas grande importance.

René Lucquiaud
Jeune Cinéma n° 43, janvier 1970

1. Jean-Louis Rieupeyrout, Le Western ou le cinéma, américain par excellence, préface de André Bazin, Paris, Éditions du Cerf, 1953.

2. Pour une poignée de dollars (Per un pugno di dollari, 1964) ; Et pour quelques dollars de plus (Per qualche dollaro in piu, 1965).

3. La Poursuite infernale (My Darling Clementine) de John Ford (1946).

4. Le Cheval de fer (The Iron Horse) de John Ford (1924) ; Pacific Express (Union Pacific) de Cecil B. DeMille (1939).

Il était une fois dans l’Ouest (C’era una volta il West). Réal, sc : Sergio Leone ; sc : Sergio Donati, Dario Argento, Bernardo Bertolucci ; ph : Tonino Delli Colli ; mont : Nino Baragli ; mu : Ennio Morricone. Int : Henry Fonda, Charles Bronson, Jason Robards, Claudia Cardinale, Gabriele Ferzetti, Frank Wolff, Lionel Stander, Keenan Wynn, Paolo Stoppa, Jack Elam, Woody Strode (Italie, 1968, 165 mn).



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