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Camarades (les) (1963)
de Mario Monicelli
publié le mercredi 31 octobre 2018

par René Prédal
Jeune Cinéma n° 13, mars 1966

Sorties le vendredi 7 janvier 1966 et le mercredi 31 octobre 2018

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Réalisé en 1963, avant Casanova 70, (1) plusieurs fois primé en 1964, le film de Mario Monicelli fait enfin une timide sortie.

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L’œuvre est difficile, en effet, car, aussi loin du lyrisme de La Grève (Eisenstein) que de l’analyse intimiste de Pelle viva (Giuseppe Fina), l’auteur a choisi d’appliquer l’austère méthode néoréaliste à un fait historique chargé de signification : une grève dans les usines textiles de Turin à la fin du siècle dernier.
Comme Visconti avec Le Guépard dans un domaine parallèle, Monicelli se propose d’analyser une période charnière de l’évolution sociale, rendant hommage aux premiers mouvements ouvriers et à ces intellectuels socialistes, infatigables semeurs de révolte, sans lesquels les conquêtes syndicales auraient eu un caractère assez différent. Ce recul dans le temps n’est donc pas une démission et, par la distance prise vis-à-vis du sujet, permet au spectateur de porter un jugement lucide et circonstancié.

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Saisi à travers le déroulement d’une grève, le sujet véritable est celui de l’éveil de la conscience de classe. Le film s’ouvre sur une collecte pour un ouvrier victime d’accident et se termine par une tentative d’occupation d’usine.
Les étapes de ces progrès forment l’ossature de l’œuvre : constitution d’un comité, manifestations pour diminuer les horaires, cessation du travail. Preuve est ainsi faite de la force du monde ouvrier, mais aussi de son unité. Les soldats font des distributions de soupe aux grévistes et les cheminots leur facilitent les vols de charbon.

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Avec beaucoup de rigueur, Monicelli a mis au service du sujet toutes les possibiltés de sa mise en scène, ne s’éloignant de la vie des travailleurs que pour projeter quelques flashes rapides sur celle des patrons. Une grisaille tenace baigne le film qui semble se dérouler dans une nuit perpétuelle : sous une brume glaciale, les ouvriers quittent leurs domiciles avant 6 heures du matin pour n’y revenir qu’au-delà de 20 heures et le travail est effectué dans de sombres ateliers dans lesquels la lumière pénètre à peine. Les hommes ne voient pas leurs enfants grandir : ils partent alors qu’ils dorment et reviennent lorsqu’ils sont couchés ! Les seules perspectives sonores sont le fracas des machines ou la voix des contremaîtres. L’existence interminable coule sans espoir et le rythme lent fait peser sur le spectateur le poids de cette misère.

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Le ton du récit est celui de la chronique.
Pour brosser en deux heures une fresque aussi complète que possible du monde ouvrier à la fin du 19e siècle, Monicelli juxtapose une multitude de scènes, de détails révélateurs, comme la glace qu’il faut briser le matin pour faire sa toilette. Cette construction morcelée évoque celle de La Grande Guerre, (2) mais aucune notation comique ne vient cette fois égayer le tableau.

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Dès les premières minutes purement documentaires, le cinéaste gomme avec soin l’aspect spectaculaire que revêtent parfois les reconstitutions historiques de ce genre (cf. les nombreux Germinal). Le respect scupuleux du réalisme conduit l’auteur à dédramatiser tout ce qui pourrait, par une mise en scène brillante, tourner à l’épopée. Sans complaisance, la caméra dissèque avec précision les entraves pesant sur un groupe inorganisé. Les ouvriers ne sont pas des héros et se battent mal : leur combat contre les chômeurs venus pour les remplacer n’est qu’une bataille confuse au milieu des rails et de la boue. À la fin, le premier coup de feu les fera fuir.

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C’est que l’éveil de ce monde exploité depuis des années est difficile. Comment ne pas s’endormir au cours du soir, après quatorze heures de travail ? Comment ne pas avoir peur quand une sonnerie déclenchée une heure trop tôt amène une mise à pied de quinze jours et une amende pour tout le monde ? Comment être gréviste quand on arrive à peine de Sicile pour s’entasser dans des baraquements en planches sur les berges du fleuve ? Comment ne pas accepter d’aller réparer le poêle d’un patron quand on a une femme malade, deux enfants et pas de travail depuis un mois ? Le renoncement peut sembler normal face à cette noirceur journalière dans laquelle s’engluent même les événements les plus graves. Aussi les scènes "à faire" sont-elles traitées en demi-teinte : une main écrasée par une machine ou un homme renversé par une locomotive apparaissent comme des accidents presque quotidiens sur lesquels il n’est pas possible de s’attarder. Et pourtant, remarque Paul amèrement, "une mort, c’est quelque chose !" Même la fusillade finale est rapide et l’armée hésitante qui se déploie n’a pas la violence de celle des Blancs chargeant sur l’escalier d’Odessa, mais le résultat est identique : un adolescent paye de sa vie la témérité d’avoir réclamé treize heures de travail par jour.

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Ce souci constant de vérité, s’il exclut toute fausse poésie, n’empêche pas l’auteur de proter un regard chaleureux sur des personnages à la réalité complexe : le professeur Sinigallia (Marcello Mastroianni) est tout le contraire de l’agitateur héroïque des œuvres faites pour susciter l’enthousiasme. Monicelli n’hésite pas à le montrer chapardant de la nourriture, profitant du lit d’une putain et s’installant sans vergogne chez de pauvres gens.

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Cet homme qui a abandonné famille et profession pour sauver malgré eux ceux qui se méfient de lui accepte avec courage d’être injurié, humilié par cette vie de parasite, contraint de jouer de la flûte dans les restaurants, plus souvent chassé qu’écouté et se traitant lui-même d’égoïste ! Sa fin - comme le reste de sa vie toute de renoncements - manque de panache : il est emmené entre deux gendarmes, une dernière fois bafoué par la douleur aveugle d’une ouvrière, assistant à l’échec sanglant de l’action qu’il a provoquée par un discours enflammé. Mais un autre prend sa place et part clandestinement dans un wagon de marchandises, comme il était venu.

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Monicelli a évité les concessions commerciales : pudeur de l’intrigue amoureuse, refus du héros positif, sobriété des scènes de masses et remarquable interprétation d’une pléiade de vedettes qui s’effacent totalement derrière leurs rôles. Cette conception rigoureuse d’une œuvre toujours maîtrisée permet de présenter objectivement une matière fort riche sur laquelle peut s’exercer la réflexion du spectateur.

René Prédal
Jeune Cinéma n° 13, mars 1966

1. Casanova 70 (Casanova ’70 de Mario Monicelli (1965).

2. La Grande Guerre (La grande guerra de Mario Monicelli (1959).

Les Camarades (I compagni). Réal : Mario Monicelli ; sc : M. M., Age & Scarpelli ; ph : Giuseppe Rotunno ; mont : Ruggero Mastroianni ; mu : Carlo Rustichelli. Int : Marcello Mastroianni, Annie Girardot, Renato Salvatori, Folco Lulli, Bernard Blier, François Périer (Italie-France-Yougoslavie, 1963, 130 mn).



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