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Moscou ne croit pas aux larmes (1980)
de Vladimir Menshov
publié le jeudi 20 décembre 2018

par Anne Vignaux Laurent
Jeune Cinéma n°391, décembre 2018

Sélection officielle de la Berlinale 1980

Sortie le mercredi 14 avril 1982
Sortie DVD en 2001

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Le deuxième film de l’acteur Vladimir Menshov (1), qui raconte le destin de trois jeunes provinciales, arrivées à Moscou au début des années 60, et bien décidées à "réussir" leurs vies, a connu un très grand succès aussi bien en URSS qu’à l’étranger. (2)
Ce succès était essentiellement dû à son ton.

Tout en ne négligeant aucun détail des dures et parfois absurdes réalités urbaines, toute la narration adoptait une distance et une ironie qui ne pouvaient que plaire, aussi bien aux Soviétiques qu’aux Occidentaux, au tournant de ces années 80, alors que commençait la guerre d’Afghanistan, et que les JO d’été de Moscou étaient boycottés par 50 pays. Comme le faisaient les comédies musicales du temps de la Grande Dépression aux USA, le film détournait l’attention du peuple de ce qui était grave, vers ce qui apparaissait comme parfaitement mineur (donc léger) : la vie quotidienne des femmes.

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Sans en avoir l’air, avec ses deux parties (1960-1980), il mesurait le chemin parcouru en pays communiste et participait en même temps au grand vent d’Ouest d’après guerre qui commençait à souffler partout, et, bien sûr, par dessus les frontières.

Dans la première partie, les jeunes filles - des ouvrières - partagent une chambre dans un foyer, et chacune a sa propre idée de ce que serait cette réussite. Les trois, pourtant, ont en commun dans le viseur ce qui était encore la norme à l’époque, même à Paris : ça passait par la trouvaille d’un homme et donc par le mariage.

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Chacune va trouver ce qu’elle cherche. Cet homme, Lioudmila le cherche riche et célèbre, elle récupère une sportif de haut niveau. Antonina le veut père de famille, et, très vite, elle fait des enfants. L’héroïne, enfin, Katia (3), moins catégorique, qui veut réussir ses examens et attend l’amour, est séduite, enceinte et abandonnée par un technicien de la télévision.

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Dans la seconde partie du film, vingt ans après, c’est elle qu’on suit plus précisément, avec son histoire de courageuse fille-mère devenue directrice d’usine. Des trois amies, c’est elle qui a eu le moins de chance, elle vit seule, et triste, avec sa jeune ado de fille, et assume tout.

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C’est alors que le film bascule dans une modernité visionnaire, et jaillit au dessus du rang de la simple comédie. La ficelle du rebondissement est celle, classique, de la seconde chance. Au milieu du chemin de sa vie, Katia rencontre un nouvel homme.

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Apparaissent dès lors, aux yeux des femmes comme à ceux des spectateurs, dénudées, les illusions de jeunesse et les perspectives bouchées, à travers les portraits de leurs hommes : éternels enfants égoïstes, lâches et menteurs, noyés dans la vodka.

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Gosha, le nouveau personnage, est un homme d’un genre nouveau. Il vit seul et il est libre, il sait tout faire, même la cuisine, et les tâches ménagères ne le rebutent pas, il est fort et sûr de lui, et, ce qui ne gâte rien, il est beau et a des tas de copains.

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La relation entre Katia et lui a du mal à s’établir.
Il y a cette suffisance de macho qu’elle croit détecter en lui, qui utilise aisément ses muscles plutôt que la loi, pour régler une injustice.
Et puis, après toutes ces années de galère, elle n’y croit plus. La différence de leurs statuts sociaux et intellectuels, elle directrice et lui prolo, ne favorise pas non plus la reconnaissance d’un terrain de jeux commun (même en URSS).
Ce rapport inversé des domaines et des pouvoirs est pourtant la clé de la réussite du propos (sans doute, aussi, parce que dans une juste ligne politique).

Il faut attendre la dernière réplique du film, après une brouille entre les deux nouveaux vieux amants - cristallisation oblige - pour trouver le vrai sens du film.
Elle lui dit : Je t’ai attendu toute ma vie. - À peine une semaine, répond-il ; - Je t’ai attendu toute ma vie, répète-t-elle.

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On commence par se dire qu’elle a enfin trouvé l’épaule dont elle rêvait, et qu’on est revenu au point de départ. Ainsi donc le "prince charmant" existe, suffit d’être méritante et d’attendre.

Mais, très vite, on comprend que le dessein du scénario de Vladimir Menshov & Valentin Chernykh dépasse largement largement ce simplisme.
En fait, hors hiérarchie et dans la complémentarité, elle a trouvé le specimen rêvé d’un espèce rare en voie d’apparition, un vrai mâle non-dominant, un ami fort, une moitié compatible. À travers un cas particulier, proposé par des hommes, on entrevoit qu’un féminisme mixte est possible, et que les combats nécessaires, engendrés par le vieux patriarcat imbécile, pourraient, à terme, un jour, être surmontés.

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Cet automne 2018, au Festival Lumière de Lyon, le film était projeté seulement dans la petite salle de l’Institut. Pourtant, en le revoyant, on peut le considérer comme un film féministe éclaireur, et un élément majeur de filmographie. (4)
D’ailleurs tout le festival, sous la patronage de Jane Fonda, était irrigué par des éclats de féminisme patents ou insidieux.
Ce qui donnait un très fort sentiment de changement d’époque, une période ressemblant à celle du tournant des années 70 du siècle dernier, mais avec de nouvelles couleurs. (5).

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°391, décembre 2018

1. Vladimir Menshov, né en 1937, est un acteur très populaire, et n’a cessé de tourner, dans toutes les atmosphères politiques, depuis un premier court métrage en 1970. Son premier long métrage en tant que réalisateur, Rozygrysh, date de 1977.

2. Records de fréquentation au pays, sélection en compétition au Festival de Berlin en 1980, et Oscar du meilleur film étranger en 1981. Et, en 1999, un 20e anniversaire célébré lors d’une série d’événements en Russie. Le film a donc été repris dans le cadre du Festival Lumière 2018 et présenté par Elena Orel. Il existe en DVD.

3. L’actrice Vera Alentova est la femme de Vladimir Menshov.

4. Les films féministes réalisés par des hommes existent depuis longtemps, et les suffragettes n’ont pas toujours fait l’objet de grossières risées. C’est l’occasion de citer une découverte de Pordenone 2018, le très subtil quasiment visionnaire The Home Maker de King Baggot (1925).

5. Cf. notamment le cycle des films de Muriel Box (1905-1991), la chanson contre le "harcèlement" des filles dans F.T.A. de Francine Parker (1972), le classique Maison de poupée (A Doll’s House) de Joseph Losey (1973), ou les répliques amères de la mère dans le Roma de Alfonso Cuarón (2018).

Moscou ne croit plus aux larmes (Moskva slezam ne verit). Réal : Vladimir Menshov (1979) ; sc : V.M. & Valentin Chernykh ; mu : Sergey Nikitin ; ph : Igor Slabnevich ; mont : Yelena Mikhajlova ; cost : Zhanna Melkonyan. Int : Vera Alentova, Irina Mouraviova, Raisa Riazanova, Aleksei Batalov, Aleksandre Fatiouchine, Boris Smortchkov, Natalia Vavilova, Youri Vassiliev, Oleg Tabakov (URSS, 1979, 149 mn).



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