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Montagne, Albert (livre)
Histoire juridique des interdits cinématographiques en France (2007)
publié le lundi 4 février 2019

par Guy Gauthier
Jeune Cinéma n°315-316, printemps 2008

Albert Montagne, Histoire juridique des interdits cinématographiques en France (1909-2001), préface de Jean Sagnes, Paris, L’Harmattan, 2007, 258 p.

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Le titre est précis : il s’agit bien d’une "histoire juridique" des interdits cinématographiques, en France et pour une période précise.
On pense immédiatement "censure ", et c’est ce que l’auteur - qui n’a évidemment aucune tendresse pour le phénomène - entend éviter.
Il est des censures de toutes sortes, plus ou moins insidieuses, relevant de l’intimidation économique, de la pression morale, et de tous ces courants de l’air du temps qui incitent au mieux à la prudence, au pire au silence. C’est alors l’auteur, c’est-à-dire l’individu, qui prend ses précautions, et encourt des risques allant de l’ostracisme à la menace. Ainsi naissent, le plus souvent, le scandale ou l’autocensure.

Quand le législateur, le juge, le représentant de l’autorité, prennent la mesure de ces perturbations qui affectent l’opinion, ou ses éléments les plus bruyants, ou ceux qui prétendent la représenter, alors apparaissent les interdits, les dispositions juridiques qui donnent à la répression le visage du Droit.
Bien sûr, ceux qui ont autorité pour interdire, sauf s’ils ont l’interdiction dans les gênes, ne font souvent que se plier à ces remous qui, agitant l’opinion, peuvent avoir des conséquences lors des élections ou des mouvements dits "de rue".
Le juridique reflète les mœurs, c’est ce qu’on peut lui souhaiter de mieux.
Le danger, c’est quand il les déborde.

Le livre de Albert Montagne, suite d’une thèse universitaire, est impressionnant d’érudition.
Cela se mesure, au-delà du texte lui-même par un appareil de notes et de citations, d’exemples, de titres, qui défie toute tentative de recension. La filmographie, les bibliographies historique et juridique qui figurent à la fin du volume doivent satisfaire les plus exigeants. Mais ce n’est pas un expert juridique qui avance prudemment ce jugement. C’est dire que ce livre est de ceux que l’on garde à portée de la main pour se rafraîchir la mémoire, pour vérifier tel détail, ou relever les bévues que l’on repère souvent dans les gazettes. La censure a mauvaise presse, du moins dans certains milieux, mais ce n’est pas une raison pour confondre censures et interdits.

Livre de référence donc. Mais pour quiconque s’intéresse à l’histoire et à la sociologie du cinéma, à sa manière de participer à l’histoire du temps (le 20e siècle, à quelques années près), l’ouvrage mérite d’être lu de façon plus décontractée, pour en apprécier la portée. Le plan, très rigoureux, développe, au-delà de l’érudition qui sera utile pour une seconde consultation, une analyse pertinente de ce que signifient les interdits, des différents niveaux auxquels ils s’exercent, et des chemins tortueux qu’ils empruntent pour faire de la loi et de l’autorité des paravents destinés à masquer les idéologies suspectes.

La "Protohistoire de la censure cinématographique (1895-1919)" montre que le dispositif était déjà en place dans les têtes, (et sans doute avant même l’invention du cinéma).
Ce qui frappe, au cours de l’histoire retracée, ce sont les atermoiements, les reculs, et finalement le ridicule et l’incompétence des censeurs.
Le lecteur retrouvera, à travers les exemples, connus ou ignorés, de films ayant connu des vicissitudes diverses, mais toutes révélatrices d’arrière-pensées, et surtout d’une manière de s’attacher au détail qui masque la médiocrité des visions d’ensemble.
Cela va du képi de gendarme masqué dans Nuit et brouillard de Alain Resnais à quelques films moins connus comme L’aubergine est farcie, film japonais, dont les démêlés avec la censure révèlent à la fois l’inculture des censeurs et le relativisme des situations (p. 90-94). (1)

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D’autres "affaires" apportent un autre éclairage.
Ainsi Un condé de Yves Boisset (le réalisateur français le plus censuré) (2), montre qu’il ne faut pas jouer avec l’image de la police (p. 110-111).
On s’interrogera avec l’auteur et avec tout le monde sur la délicate distinction entre érotisme et pornographie (chap. 7), et les variations socioprofessionnelles d’un concept tout aussi difficile à fixer par écrit que celui de violence, d’apparence plus simple. Et bien, non ! Un délit apparaît particulièrement tordu : "l’outrage aux bonnes mœurs" (p. 188-193). Le cas choisi - L’Essayeuse de Serge Korber - met en branle toute une procédure, dont il convient d’apprécier le détail, textes et dates à l’appui. Cette affaire éclaire le rôle de la justice et de ses différents niveaux. (3)

Un autre exemple, très différent, mais plus connu, illustre le fonctionnement de la censure centrale : celui du film de Jacques Rivette ("essayiste austère") d’après Denis Diderot, La Religieuse. L’affaire a fait grand bruit à l’époque au point de remplir la Mutualité des grands soirs. Il n’est pas là question de pornographie, mais de protection de la bonne réputation des couvents féminins. Le cas est analysé textes et faits à l’appui (p. 118-123). Il rappellera de grands moments aux survivants de cette époque. (4)

La question de la violence est plus délicate.
Commentant une phrase de Maurice Lecoq ("On ne saurait éliminer la violence du cinéma, mais bien son excès"), Albert Montagne note fort justement : "Or, la mesure exacte est impossible" (p. 167). Ajoutons qu’elle est relative, question de société et d’époque. Certes, il faut tout faire pour éviter toute incitation à la violence… J’ai envie d’ajouter : que celui qui sait exactement quoi faire en prenant compte de la circonstance, de l’époque et du contexte lève le doigt.

Là où les interdits s’en donnent à cœur joie, c’est au niveau de ce que Albert Montagne appelle joliment "les censures de clocher".
Le cas de cette dame, maire de sa commune, qui, en juin 1992, prit l’initiative d’interdire sur son territoire Basic Instinct, qu’elle n’avait pas vu (p. 138), est emblématique de ces mesures qui accroissent encore l’inégale répartition de la distribution cinématographique en France. (5)

Certes, on peut aller ailleurs, si la distance le permet ou si le film est puissamment attractif. La censure a cet avantage d’exciter l’envie de voir un film, comme ces Espagnols qui venaient en caravane de l’Espagne encore franquiste voir les films interdits chez eux, pour la plus grande prospérité des exploitants de Perpignan (p. 156).

On ne peut qu’être d’accord avec la conclusion (concernant les mineurs) de ce livre qui va bien au-delà de son sujet : "Tant que les adultes ne seront pas majeurs, la censure est condamnée à exister."
Commentaire : ce n’est pas demain la veille.
Et comme les mineurs ont désormais des appareils mobiles qui leur permettent de se rire de toute censure, et même de produire de petits films qui auraient jadis épouvanté les censeurs, le problème est en amont, dans l’éducation qui n’est pas, rappelons-le, l’affaire du seul système éducatif. On peut rêver…

Guy Gauthier
Jeune Cinéma n°315-316, printemps 2008

1. Nuit et brouillard de Alain Resnais (1956) ; L’aubergine était presque farcie (Zeroka no onna akai wappa) aka Les Menottes rouges de Yukio Noda (1974) qu’il ne s’agit surtout pas de confondre avec L’aubergine est bien farcie de Michel Caputo, alias Michel Baudricourt (1981).

2. Un condé de Yves Boisset (1970) a été interdit par Raymond Marcellin, ministre de l’Intérieur. Ont aussi eu des ennuis avec la censure : L’Attentat (1972) sur l’Affaire Ben Barka, R.A.S. (1973) sur la guerre d’Algérie, Dupont-la-joie (1975) sur le racisme ordinaire, Le Juge Fayard (1977), notamment. S’étant souvent inspiré de faits réels, il a été, plus que d’autres, exposé à la censure. Il s’est ainsi vu décerner le titre de "l’homme le plus censuré de France", par le Nouvel Obs. Cf. son autobiographie, La vie est un choix, Plon, 2011.

3. L’Essayeuse de John Thomas alias Serge Korber (1975) a d’abord été interdit aux moins de 18 ans, puis classé X, puis totalement censuré et détruit, Korber et les acteurs étant condamnés à de lourdes amendes pour outrage aux bonnes mœurs. Il reste toutefois des copies qui circulent. Le classement X a été introduit par le décret du 30 octobre 1975, puis par les articles 11 et 12 de la loi du 30 décembre 1975.

4. Après l’affaire que l’on connaît, déclenchée par la censure venue du ministre de la culture de De Gaulle, André Malraux, sous la pression de l’Église catholique, le film de Jacques Rivette a pris pour titre Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot (1967).

5. Basic Instinct de Paul Verhoeven (1992).

Albert Montagne, Histoire juridique des interdits cinématographiques en France (1909-2001), préface de Jean Sagnes, Paris, L’Harmattan, coll. Champs visuels, 2007, 258 p.



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