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Éternels (les) (2018)
de Jia Zhang-ke
publié le mercredi 27 février 2019

par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°388-389, été 2018

Sélection officielle en compétition du Festival de Cannes 2018

Sortie le mercredi 26 décembre 2018

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"... [...] sensation d’amertume que procure le film", écrit Patrick Saffar. (1)

Chez les féministes de l’Ouest, au 20e siècle, circulait une maxime ironique : "Les hommes, ils finissent toujours par épouser leur mère !". Il y avait aussi, dans tous les esprits du dit siècle, la distinction entre celles qu’on épouse et celles qu’on n’épouse pas.

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En Occident, on sent souvent, dans les nouvelles générations de mâles, quelques frémissements. Qu’ils épousent (ou pas), ils commencent à s’intéresser aux lourdes nécessités de la vie quotidienne que leurs pères considéraient comme subalternes, et il serait doux de croire que ce n’est pas seulement dans la lignée de la pensée-Lefebvre, mais aussi sous l’influence des femmes elles-mêmes.

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Pour avoir des nouvelles de l’Est, il est toujours enrichissant d’aller voir chez Jia Zhang-ke le philogyne. Tous ses personnages de femmes sont soignés, jamais évacués, évoluant du même mouvement que la vaste Chine qui lui tient à cœur, elles semblent en être les cariatides discrètes.

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Dans Les Éternels, il zoome sur l’une d’entre elles, Qiao, et, à travers la grande Zhao Tao, brosse un portrait forcément emblématique d’une condition générale.
La trajectoire de Qiao est certes "située", dans une région, dans une famille, dans un milieu.

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Mais, comme le réalisateur ne cloisonne jamais, il est permis de penser qu’il raconte, à travers elle, la Chine moyenne en mutation, et les époques d’une vie moyenne de femme, insolence et rêves de jeunesse, lutte contre les malchances, et, à la fin, vision de vaincue.
La trajectoire qu’il nous montre est, en effet, "amère", sans progrès, terriblement pessimiste en fait, plus proche de Pearl Buck que de Han Suyin, même courage mais même impuissance que Qiu Ju, la femme chinoise de Zhang Yimou, il y a 25 ans. (2)

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Alors que la vie s’écoule, l’homme-caïd Bin, lui, demeure égal à lui-même, enfant unique égoïste et calcifié, servi, protégé, consolé et rétabli par une femme qui n’aura servi qu’à ça, une femme qu’il quittera pour partir vers de nouvelles aventures, très exactement le rôle d’une mère.

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On peut imaginer que cette femme, si belle et si forte, survivra. Mais Jia ne le dit pas, ne le laisse même pas entendre. La dernière image d’elle, en plongée, effondrée, misérable, ne vient d’aucun regard humain, une caméra de vidéosurveillance est bien suffisante pour un simple rouage.

Si on veut recevoir le propos de Jia de façon un peu moins noire, il faut remonter à deux scènes précédentes du film.
Celle des amants contemplant le volcan : il ne voit que lui-même, blessé, et s’ennuie, elle voit, au loin, la pureté des cendres. (3)

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Celle, aussi, de la nuit étoilée, où, dans sa grande solitude, elle entrevoit, comme une révélation, son appartenance au grand tout. À travers les épreuves surmontées, elle est, au moins, "devenue elle-même". Même si, sur la Terre en général, et dans cette Chine en particulier qui parfois donna l’illusion d’être précurseure, cette femme-là demeure confinée dans le passé, très loin de l’avenir de l’homme.

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°388-389, été 2018

1. Jeune Cinéma n°388-389, été 2018

2. Qiu Ju, une femme chinoise de Zhang Yimou date de 1992.

3. Cf. le titre anglais du film : Ash Is Purest White.


Les Éternels (Ash Is Purest White / Jānghú érnu). Réal, sc : Jia Zhang-ke ; ph : Eric Gautier ; mont : Matthieu Laclau ; mu : Giong Lim. Int : Tao Zhao, Fan Liao, Yi’nan Diao, Xiaogang Feng, Zheng Xu (Chine-France-Japon, 2018, 150 mn).



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