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Boujut, Michel (livre) II
Le Jour où Gary Cooper est mort (2011)
publié le jeudi 4 mars 2021

par Alain Virmaux
Jeune Cinéma n° 338-339, été 2011

Michel Boujut, Le Jour où Gary Cooper est mort, éd. Payot / Rivages 2011

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Titre habilement choisi (il place le livre sous le signe du cinéma) et historiquement exact : En mai 1961, France-Soir annonçait en gros titre le décès de l’acteur américain, le jour même où le soldat Boujut Michel, 21 ans, arrivait en permission à Paris, bien décidé à ne pas rejoindre son "corps", en partance pour l’Algérie. Sur le point, donc, de déserter : la célèbre chanson de Boris Vian est évoquée discrètement au passage.

Ce n’est pas une révélation que l’auteur aurait différée un demi-siècle. Michel Boujut n’avait pas fait mystère de son choix de vie : dans la presse, à la radio, dans tel colloque, il avait donné les grandes lignes. À savoir : son refus d’aller en Algérie "casser du fellouze" (expression consacrée), son passage à l’étranger, sa condamnation ultérieure par un Conseil de guerre. On devinait qu’il avait bénéficié des amnisties promulguées pour blanchir les illégaux des deux camps. Mais il n’était jamais revenu en détail sur cette péripétie majeure de ses jeunes années.

Il le fait aujourd’hui avec une indéniable maîtrise, dans un petit ouvrage qui se lit d’une traite, en une quarantaine de chapitres courts, voire très courts, qui croisent les époques avec aisance. L’auteur a grand souci de ne pas jouer au "foutu héros", comme disait Howard Fast dans ses Mémoires d’un rouge (1).

Ce qui l’entraîne à occulter ou à minimiser les alarmes et tracas qu’un tel parti n’a pas pu ne pas provoquer. Comme cette habitude de vérifier "dans le reflet des vitrines" si on n’est pas suivi ou observé. Ou bien, dans le choix des salles de cinéma, d’une place toujours en bord d’allée et à proximité immédiate de l’issue de secours.
Car les salles de cinéma ont joué un rôle immense dans son aventure.

Par volonté de s’inscrire dans un groupe (et non de commettre un acte individualiste) et de montrer que son geste était de refus, non de fuite, il avait adhéré au réseau Jeanson. Et l’un des membres de ce réseau lui avait vivement conseillé, pour attirer moins l’attention en attendant son passage à l’étranger, de chercher refuge dans les salles de cinéma, lieux de moindre visibilité.
Aussi, pendant quinze jours, va-t-il hanter toutes celles du Quartier latin (Champo, Panthéon, Ursulines…), avec une passion grandissante et si dévorante qu’elle lui fait rater l’heure de son premier rendez-vous pour le passage en Belgique.

Non que les cinémas soient des refuges totalement sûrs. Michel Boujut rappelle que Lee Oswald, l’assassin présumé de Kennedy, fut pris au piège dans une salle de Dallas, et il raconte que lui-même dut quitter précipitamment une projection de El de Luis Buñuel, au Champo, en prenant conscience d’une agitation suspecte en fond de salle.
Épisode savamment corsé : il est accompagné dans sa fuite par une jeune fille, déjà aperçue aux Ursulines et qui l’invite dans son studio. Ici, on soupçonne fugitivement l’auteur d’avoir quelque peu brodé - façon autofiction - mais qu’importe !

En fait, on "marche" à fond, presque toujours en accord avec l’auteur, même sur des points mineurs. Exemple : Pour qui sonne le glas (1943). Pour avoir vu, à moins de vingt ans, le film de Sam Wood, avec justement Gary Cooper et Ingrid Bergman, on se souvient clairement d’avoir éprouvé le même mélange de fascination et de rejet que Michel Boujut. Et puis lui aussi évoque Geneviève Cluny avec amitié. Décidément, après Perec, Tulard, Bromberg, voilà déjà le début d’une confrérie.

Au bout du compte, c’est une belle histoire qui nous est contée, avec un dénouement connu d’avance en forme de happy-ending : comment la désertion lui a permis de découvrir le cinéma, qui a transformé sa vie. En lui permettant de croiser au passage quelques personnalités hors normes. Tels Gérard Legrand, qui lui permettra de rencontrer André Breton et le surnommera "Boujut sauvé des eaux".

Autre rencontre décisive, en Suisse cette fois (où il a atterri après Belgique et Allemagne) : celle de Jean-Paul Samson (1894-1964), lui aussi insoumis mais du temps de la Grande Guerre (il avait déserté en 1917), qui fut pour Michel Boujut un admirable Samaritain (mais le mot lui aurait déplu). En tout cas, l’homme en question fait presque figure de deus ex machina, et il mérite tous les respects. Parenthèse : quand il a reçu, hébergé, patronné le jeune "bifurqueur", il avait nettement plus de 58 ans.

Au terme de la lecture, on a le sentiment d’un projet parfaitement contrôlé et d’une pleine réussite dans son registre. L’auteur mériterait une petite place dans Le Défilé des réfractaires que vient de publier Bruno de Cessole, où il fait figurer - eh oui - Léon Bloy, Louis-Ferdinand Céline, Paul Morand, à côté de Jean Genet et Guy Debord. (2)

Hommage est aussi, et justement, réservé par le fils à son père, le poète-tonnelier Pierre Boujut, longtemps animateur de la revue La Tour de feu. Revue dont le fils perpétue la mémoire avec zèle et pertinence (3).

Pour revenir à son beau livre, regrettons juste que l’index final des films cités ne renvoie pas aux pages concernées, mais saluons finalement la justesse de ton d’un récit où bien d’autres n’auraient pas manqué de prendre la pose.

Alain Virmaux
Jeune Cinéma n° 338-339, été 2011

1. Howard Fast, Mémoires d’un rouge Paris, Rivages, 2000.

2. Bruno de Cessole, Le Défilé des réfractaires. Portraits de quelques irréguliers de la littérature française, Paris, l’Éditeur, 2011

3. L’Association des Amis de Pierre Boujut et de La Tour de feu (11, rue de la Porte-Bisquit, 16200 Jarnac) publie le bulletin Les Feux de la Tour et réédite à l’identique, d’anciens numéros de La Tour de feu. Tout récemment le n° spécial (automne 1955) "Henry Miller ou les mauvaises fréquentations". Sa sortie avait suscité maints débats et polémiques en son temps.


Michel Boujut, Le Jour où Gary Cooper est mort, Paris, Éd. Payot / Rivages 2011, 176 p.



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