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Époque (l’) (2018)
de Matthieu Bareyre
publié le mercredi 17 avril 2019

par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°394, mai 2019

Sélection officielle du Festival de Locarno 2018

Sortie le mercredi 17 avril 2019

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Dans les foyers comme il faut, dans les années 70, on écoutait un vinyle 33 tours un peu spécial dans sa pochette blanche : "Pour en finir avec le travail. Chansons du prolétariat révolutionnaire, vol.1." (1) Neuf chansons revigorantes, des anciennes et des détournées, certaines meilleures que d’autres, au parfum situ toujours un peu souterrain. On aimait spécialement L’bon dieu dans la merde (1892) et La Makhnovstchina (1919-1974). On adorait "Sach’ que ta meilleure amie, Prolétair’, c’est la chimie" (paroles de Guy Debord). Dans les préférées, il y avait le détournement de la chanson de Jacques Dutronc : Il est 5 heures, Paris s’éveille, nous n’aurons jamais sommeil. (2)

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Matthieu Bareyre appartient à la progéniture bien née de cette filiation. De ceux qui ne dorment pas la nuit, parce que c’est à ces heures-là que les masques tombent et que la vraie vie est présente. De ceux qui savent que c’est dans la rue qu’adviennent les grands soirs et qu’il n’est pas question de les rater.

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Jeune Cinéma l’avait rencontré sur Facebook, il apparaissait, disparaissait, changeait de nom, répondait aux messages personnels, infatigable et généreux ami, avec une page très cinéphile et une bande tout à fait fréquentable. Il avait fait partie des tout premiers qui ont appelé à ne pas rentrer chez soi, après la manif contre la Loi Travail, le 31 mars 2016 : "On reste debout, cette nuit, on se retrouve place de la République".

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Après, il postait des vidéos qu’il avait faites au milieu des mêlées douteuses (3), de vrais petits films, témoignages précieux, qu’il accompagnait ensuite dans des séminaires d’intellos (4). Désormais, il n’est plus sur FB, son premier long métrage l’a remplacé, qui est partout de toute façon, L’Époque. (5)

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C’est quoi une époque ?
Rien de plus difficile et de plus injuste que le découpage du temps en "époque", ce travail relève d’une science humaine et sociale qui n’a pas encore trouvé sa chaire à la Sorbonne, la pifométrie. (6) C’est pourquoi on s’incline avec joie devant la pirouette du film, "Pok, pok, c’est le son que ça fait quand tu prends un coup de matraque, ou celui des boucliers quand tu balances des bouteilles de verre dessus".

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Mais rien de plus heureux que le choix de ce titre pour ce documentaire tourné pendant trois ans, 2015-2017. S’adressant à tous les interlocuteurs du film, Matthieu Bareyre dit : "Ce film, je crois que je l’ai commencé en janvier 2015. Pour moi. Je crois que je l’ai pas encore terminé, et que, maintenant, il est pour vous, pour construire des liens et des ponts". (7)

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Il "croit".
Il n’est pas si sûr que "ça" ait commencé après le choc Charlie Hebdo, rebondi au Bataclan, trouvé un rythme de croisière avec Nuit debout, et un aboutissement avec la présidentielle (8). Les lointains - mais persistants - échos de Mai 68 avant, les Gilets jaunes qui font bouger les lignes après, cette "époque" dont il témoigne, elle n’a pas de frontière précise, elle est comme une tranche d’Éternité.

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Bareyre trouvait que "l’époque", telle qu’elle était vécue, divisait, "clivait", comme on aimait à dire. Il ne s’intéressait pas aux différences mais aux ressemblances et aux rassemblements. Il pensait que le cinéma était un art de la relation, et qu’il suffisait de regarder avec une caméra pour trouver la cohésion.

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Dans les rues, derrière une Rose qui ne conçoit pas l’ombre sans la lumière - sans "étincelle" -, il a regardé et écouté, dans un présent intense parce que bouleversé, des jeunesses de toutes sortes, paumées, qui, toutes, ont besoin d’être regardées et écoutées, de préférence par qui leur ressemble.

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Ces enfants, courtisés uniquement en tant que consommateurs potentiels, qui n’ont jamais eu droit à la parole, ont déjà des souvenirs communs, réels ou reconstitués, et, tous, ils veulent "s’emparer de leur avenir", en colère, rêvant de justice et de réel (ras le bol du spectacle). Aucun n’a encore trouvé la pièce manquante du puzzle, comme le chante Nekfeu.
Tous, ils proclament : "La Terre gronde, si tu savais comment j’ai le feu ! Les rêves, ils sont grands, et tout est possible".
Cela s’appelle une époque. Homogène, ouverte.
Dont le film de Bareyre est à la fois un reflet et un agent d’auto-réalisation.

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Rétrospectivement, on voit son court métrage, Nocturnes (2015), comme un bac à sable, où Bareyre aurait fait ses premières gammes d’utopie, avec des ingrédients de base : un hippodrome désert, des écrans, des joueurs bourrés d’énergie quasi insurrectionnelle.
D’années en années, les jeunes se désabusent, les écrans se multiplient, les jeux deviennent dangereux. Mais la jeunesse, elle, se renouvelle, puissante, toujours recommencée comme la mer. Dangereuse, comme elle, au long des siècles.

Anne-Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°394, mai 2019

1. Le vinyle a été produit par Jacques Leglou. Maintenant on peut se le procurer en CD.

2. Il est 5 heures.

3. On ne sait jamais ce qu’on filme (Place de la République, la nuit du 28 avril 2016, 1h37) de Matthieu Bareyre & Thibaut Dufait. La phrase est de Chris Marker.

4. Par exemple, le séminaire (et ciné-club) d’intervention politique Conséquences, qui s’est tenu à Normale Sup ou aux Beaux Arts.

5. En 2018, L’Époque a été sélectionné en compétition au Festival de Londres, à Locarno (Mention spéciale du jury de la compétition Cinéastes du présent pour le personnage de Rose ; Label Europa Cinemas ; Libellule d’or des géographes), à Dublin, à Séville. Et en 2019, à Angers et Copenhague, à Alès, à Istanbul.
En 2015, Nocturnes, sélectionné au Festival du Réel, y a gagné le Prix du patrimoine de l’immatériel et le Prix de l’Institut français-Louis-Marcorelles.

6. Parmi les happy few adeptes de la pifométrie, notre préférence va à Alain Zalmanski, et ses 5 minutes d’intervention au Colloque des Invalides, 20e édition, 28 octobre 2016, à partir du maître, Jean Blanchard : Le système pifométrique (Marine, vol. 16 n°1 de janvier-février 1972).

7. Forum des images, le 25 novembre 2018.

8. Les attentats de Charlie Hebdo, 7-8 janvier 2015 ; ceux du Bataclan, 13 novembre 2015 ; Nuit debout, à partir du 31 mars 2016 ; résultat des élections présidentielles, 7 mai 2017.


L’Époque. Réal, ph : Matthieu Bareyre ; sc : M.B. & Sophie Collet ; mont : M.B., Isabelle Proust & Matthieu Vassiliev ; mu : Vivaldi ; Nekfeu (France, 2018, 94 mn). Documentaire.



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