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Alexandre Marius Jacob et les travailleurs de la nuit (2016)
de Olivier Durie
publié le samedi 20 avril 2019

par Sol O’Brien
Jeune Cinéma en ligne directe

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Alexandre Marius Jacob (1879-1954) est bien connu des historiens du mouvement ouvrier. Anarchiste épatant et exemplaire, aux excellentes fréquentations et aux multiples aventures "illégalistes" et pacifiques - alors que tant d’autres de ses congénères se voyaient obligés de recourir à la violence -, il a, bien entendu, sa notice dans Le Maitron (1). Le commun des mortels connaît plutôt son double, Arsène Lupin, le fameux gentleman cambrioleur imaginé par Maurice Leblanc. (2)

Olivier Durie s’empare donc d’un sujet bien repéré, mais le transforme en ovni de cinéma, une sorte de docu-fiction, un peu mal fagoté comme ils le sont tous, mais un fake superbement documenté. (3)

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L’action se passe en 1957.
Au programme des actualités : L’Algérie en flammes et le Marché commun en gestation. Un journaliste de la Radio-télévision française (RTF) la joue décalé et veut travailler sur l’anarchiste romanesque Alexandre Jacob, afin de déterminer s’il a vraiment inspiré le Lupin de Leblanc. Pour cela, malgré les réticences de sa hiérarchie, il s’attaque aux archives, où il découvre, comme par enchantement, des actualités du début de 20e siècle, et quelques trésors biographiques, ressuscitant ainsi jusqu’à la voix off du sujet de ses recherches.

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Olivier Durie opère une recréation soigneuse du monde d’autrefois, des costumes comme des véhicules. Le noir & blanc est "d’époque", une image à grain pâlie. Les archives, d’origines diverses, sont raccord, et astucieusement réalisées. Les dessins, issus des archives, s’intègrent parfaitement dans la narration. Durie se paye même le luxe savoureux d’une fausse interview de Jean Maitron (1910-1987), parfaitement plausible. Si la chronologie est parfois légèrement bousculée, les anachronismes, eux, sont évités (4).

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Le grand plaisir de ce film réside surtout dans les déclarations du vrai héros, l’anar déterminé et malicieux, à la langue bien pendue, que le réalisateur ne se prive pas de mettre en valeur. (5)

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Il reconnaît avoir été un grand voleur et avoir même incendié quelques hôtels.
Mais, "puisque vous me reprochez d’être un voleur, il est utile de définir ce qu’est le vol", déclare-t-il. Nourri de Proudhon, il considère qu’il s’agit d’une question de principe et de droit : le vol n’est qu’une restitution. "Ceux qui produisent tout n’ont rien, et ceux qui ne produisent rien ont tout. Le vol c’est le seul moyen de combattre le plus inique de tous les vols, la propriété individuelle". C’est une question de dignité aussi : lui, il a refusé de "se faire l’artisan de la fortune d’un maître".

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Mais, libre et indépendant, hors système, l’humain a pourtant besoin de vivre. Il le replace sur la Terre : "Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend. La vie n’est que vol et massacre, les plantes, les bêtes s’entre-dévorent pour subsister. Et ce n’est pas une question de civilisation, tout homme a besoin de satisfaire ses appétits, roi des animaux, insatiable, il tue plantes et bêtes pour se nourrir".

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Au cours de sa plaidoirie pour défendre son "existence de luttes", il utilise comme argument une évidence ancienne, il y a des choses qui ne se volent pas : "L’homme se nourrit aussi d’air, d’eau et de lumière. Or a-t-on jamais vu deux hommes s’égorger pour le partage de ces aliments ? Pas que je sache."
Visionnaire, Jacob, mais né trop tôt.

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Car la mise en perspective proposée par ce film de 2016, couvrant, d’un tournant à l’autre, tout le 20e siècle, prend dès lors tout son sens, avec la notion de "biens communs" aujourd’hui en péril (6).
De même qu’en 1957, le journaliste avait des raisons de voir des liens entre l’actualité et son passé, de même, 60 ans plus tard, les vieux mots continuent à résonner juste, toujours non opératoires mais toujours à la fois référentiels et consolateurs.

Sol O’Brien
Jeune Cinéma en ligne directe

1. Cf. Notice Jacob Marius [Jacob Alexandre, Marius], version mise en ligne le 23 avril 2010, dernière modification le 18 décembre 2013. La biographie de Bernard Thomas, Jacob, parue chez Tchou, en 1970, avait été un grand succès de librairie. L’ouvrage a été réédité chez Mazarine en 1998, Les Vies d’Alexandre Jacob (1879-1954).

2. Maurice Leblanc a nié s’être inspiré de la vie de A. M. Jacob. Mais les dates concordent. La première apparition de A.L., c’est L’Arrestation d’Arsène Lupin est parue dans le magazine Je sais tout, en juillet 1905. Parmi les nombreuses arrestations de Jacob, c’est celle d’avril 1903 à Abbeville, qui fit le plus grand bruit, parce que suivie d’un procès retentissant à Amiens en mars 1905, où lui et sa bande furent jugés pour 156 affaires et où furent dévoilées leurs techniques géniales.

3. Le premier titre du film, dont le tournage a commencé en 2013, était Alexandre Jacob, l’honnête cambrioleur. Souvenir rassis du demi-siècle. Un autre docu-fiction a été tourné, sur le même sujet, en 2011 : Hors les lois et les servitudes de Michel Mathurin. Et nombreuses sont les apparitions de ce personnage historique remarquable, à la télévision notamment.

4. Sauf quelques plans finaux où l’on voit Malraux et de Gaulle ou bien l’horloge et la mire de la RTF qui datent de 1959.

5. Alexandre Jacob se servit du procès d’Amiens comme d’une tribune politique. Il fut condamné au bagne de Cayenne dont il tenta de s’évader 18 fois.

6. Cf. les travaux de Elinor Ostrom (1933-2012), prix Nobel d’économie 2009,


Alexandre Marius Jacob et les travailleurs de la nuit. Réal : Olivier Durie ; sc : O.D., Dorothée Briand, Marie Béchaux, Guillaume Darras, Emmanuel Lautréamont, Cédric Piktoroff, Jean-Christophe Vaguelsy ; ph : Alice Desplats ; mont : O.D., Clémence Carré, Davide Morandini ; mu : An-Attâ, Ash Bruce, White Elephant, Gaëlle, Juliette Guignard, Daron Hollowell, Erin Housholder, Dave Jackson. Int : Valérian Renault, Cyril Couton, Hugo Zermati, Jérôme Marin, François Perache, Jean-Yves Chilot, Yannick Soulier, Christian Nouaux, Lisa Pajon, Muriel Blondeau (France, 2016, 90 mn).



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