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Miele (2013)
de Valeria Golino
publié le mercredi 8 octobre 2014

par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°352-353 été 2013

Sélection Un certain regard, festival de Cannes 2013

Commençons par décaper le mot "euthanasie".
Évitons les labyrinthes des débats truqués où règnent les sépulcres blanchis.
Revenons à l’origine étymologique du mot : qui diable est contre la "bonne mort", d’où qu’elle vienne, de soi ou d’un autre ?

Aujourd’hui dans les pays catholiques, c’est comme autrefois l’avortement.
Il y avait les aiguilles à tricoter, il y a les sacs plastiques gonflés à l’hélium des pauvres.
Il y avait les petites pilules, il y a les injections létales des branchés. Il y avait, et il y a toujours, les voyages confortables en Suisse des riches.
Même parallèle pour les associations : en France, l’ADMD, équivalente du Planning familial légaliste, et Ultime Liberté, équivalente du MLAC.

Pour mourir chez soi, on trouve partout les recettes, dans le vieux grimoire Suicide mode d’emploi, sur Internet, par le bouche à oreille. Mais voilà, comme pour l’avortement, le commun des mortels a souvent des problèmes techniques et des ennuis judiciaires. Donc il a besoin d’aide, de solidarité et de savoir-faire.
Il y avait les faiseuses d’anges, il y a désormais les anges de la mort.

Dans le cinéma occidental, le thème était tabou, au mieux effleuré dans une péripétie du scénario.
À notre connaissance, le premier film qui aborde de front la problématique, c’est The Crime of Dr Forbes, de George Marshall (1936).

À la fin du 20e siècle, on a vu quelques plaidoyers bricolés.

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Depuis le début du 21e siècle, l’euthanasie est devenue un thème principal comme un autre, documentaires ou fictions, et elle apparait même dans les séries (Dr House par exemple).
Parmi ces films, outre les nombreux manifestes, outre le plus célébré Amour de Haneke (2012), et le méconnu La Belle Endormie de Bellocchio (2012), citons-en deux autre : l’ignoré Thomas de Miika Soini (Finlande, 2008), et le petit dernier, Vanités (le titre est devenu Un voyage) de Samuel Benchétrit (2012).

Avec Miele, la thématique témoigne d’un progrès : la question de la fin de vie et de la liberté de choix est désormais installée, le sujet est supposé connu.

Parce qu’il y a urgence, "l’Association pour la mort libre et digne" agit en toute illégalité. La militante Miele (c’est un pseudo) aide à mourir les incurables.

Quand elle est piégée par un désespéré en bonne santé physique, ses convictions vacillent. "Je ne tue pas les dépressifs", affirme-t-elle.
Surgie dans une routine douloureuse mais bien huilée, la phrase révèle les failles philosophiques du dispositif.
Ainsi donc, même si c’est le mourant qui fait les gestes, Miele "tue".
Ainsi donc, les maladies de l’âme ne sont pas au catalogue.
La question de l’argent aussi est abordée, car Miele fait payer, et cher. Elle fait "un métier de merde", lui dit une parente de défunt. C’est qu’elle a des frais, il y a l’association, et elle ne s’enrichit pas.
Ainsi donc, on peut vivre sans "métier", et l’argent peut jouer un rôle de rempart contre l’insupportable compassion.

Le film, hypersensible et incontestablement engagé, navigue dans une avant-garde limpide.
Parce qu’enfin, on peut toujours se foutre par la fenêtre comme Monicelli en 2010.
Et tant d’autres avant lui et depuis lui.

Nous n’avions découvert Valeria Golino qu’en 2002, dans Respiro de Crialese, alors qu’elle avait déjà une longue filmo depuis 1983.

Pour sa première réalisation, elle a choisi une actrice à son image : une de ces douces au regard triste, Jasmine Trinca (Nos meilleures années).
La première, dans la catégorie, fut Marie-José Croze dans Les Invasions barbares (2003).

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°352-353 été 2013

Miele. Réal : Valeria Golino ; sc : Valeria Golino et Francesca Marciano d’après le roman A nome tuo de Mauro Covacich ; mont : Giorgio Franchini, Ph : Gergely Poharnok. Int : Jasmine Trinca, Carlo Cecchi, Libero De Rienzo (Italie-France, 2013, 96 mn)

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