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Pee Wees’ Big Adventure (1985)
de Tim Burton
publié le jeudi 9 octobre 2014

par Vincent Dupré
Jeune Cinéma n°308-309 printemps 2007

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Comme tout premier film que l’on redécouvre d’un cinéaste depuis consacré, Pee-Wee’s Big Adventure dispense ce premier plaisir : repérer et inventorier tous les thèmes, personnages et figures de mise en scène qui ressurgiront ensuite.

Parmi les exemples les plus saillants de ces motifs ébauchés, on peut mentionner l’enfant gâté Francis (préfiguration amalgamée des enfants de Charlie et la chocolaterie), la métamorphose monstrueuse de Large Marge (effet de terreur repris dans Sleepy Hollow), le tournage façon Ed Wood d’un Godzilla, la composition au cours du récit d’une famille d’élection (schéma exemplairement travaillé dans Ed Wood) et toutes les caractéristiques de son personnage principal : son goût pour les inventions (comme Willy Wonka ou Ichabod Crane), pour le travestissement (comme Ed Wood) et, bien entendu, son excentricité et sa marginalité, sa singularité et sa solitude.

Jeu des ressemblances superficiel, auteurisme à la petite semaine ?
Peut-être, mais tonner contre n’empêche pas d’y sacrifier, d’autant que cette approche ludique sied bien à Pee-Wee, œuvre dont la dimension personnelle s’accommode parfaitement de sa vocation récréative (à moins que ce ne soit l’inverse).

Cette jubilation à détecter rétrospectivement tout ce qui fait reprise est avivée par les nombreuses citations que sème le film, spécimen particulièrement délectable d’interfilmicité, très en phase avec le cinéma référentiel pratiqué par la comédie américaine tout au long des années 80.

Sont ainsi réquisitionnés, entre autres, Le Voleur de bicyclette pour le point de départ (le rapport fétichiste et amoureux à l’objet dérobé cite aussi Le Mécano de la "General"), Nino Rota et Bernard Herrmann pour la musique, et puis, parodiés le temps d’un plan, E.T. ou Tarzan.

Au-delà de ces emprunts ponctuels, c’est tout un imaginaire du cinéma américain que Burton revisite en effeuillant au fil des aventures de son hurluberlu ses genres les plus typiques - road movie, comédie musicale, western, cartoon - et en plongeant le tout dans la bonne vieille marmite du burlesque (1).

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Dès ses débuts, le cinéaste a envisagé l’écran comme un palimpseste où ses images n’auraient de cesse de se superposer à d’autres et de se signaler comme un "raffinement sur des formes antérieures" (2), exaltant un principe de création maniériste auxquels ses films suivants se conformeront pour la plupart en renvoyant à des œuvres existantes : films de la Hammer pour Sleepy Hollow, films de SF des années 50 pour Mars attacks !, films d’Ed Wood pour Ed Wood, œuvres littéraires ayant de surcroît déjà fait l’objet d’une adaptation comme La Planète des singes ou Charlie.

S’il se donne, dix ans avant Ed Wood, comme une déclaration d’amour au cinéma et à son pouvoir de réenchantement du monde, Pee-Wee prend aussi la forme d’une pique amusée contre ce que cet art peut avoir de plus futile et de plus appauvrissant en termes d’imaginaire.
C’est la leçon de la traversée épique et subversive des studios Warner, où se tournent les pires idioties, et du film dans le film final.
Se déploient dans ces séquences le penchant satirique d’un conteur enclin à découvrir les crocs, le tempérament d’un contrebandier n’hésitant pas à moquer dans son premier long métrage la major qui le produit.

Car Pee-Wee recèle aussi cela, derrière l’emballage diapré du divertissement pour enfants et les grimaces du génial Paul Reubens : une leçon d’audace artistique et d’indocilité lancée comme une tarte à la crème à la figure d’une industrie ronflante.
Le film est à l’image de son héros, tel que celui-ci aime à se proclamer : rebelle et solitaire.

Revoir aujourd’hui ce qui est sans doute l’œuvre la plus mésestimée de Burton, permet surtout d’en mieux saisir la valeur programmatique, d’y déceler avec davantage d’acuité tout ce qui forge, et renouvelle déjà, les composantes thématiques et esthétiques d’un univers singulier qu’une série de courts métrages avait précédemment dessiné dans son versant ténébreux, sous influence expressionniste.

Pee-Wee se pose, avec Vincent, comme le titre fondateur de l’œuvre burtonienne : c’est celui qui la pare des couleurs du monde extérieur, l’ouvre à un afflux de personnages, l’oxygène et la revitalise, lui fait franchir un pas en-dehors de l’ombre portée du Corbeau de Poe.
Pourvus d’un contrechamp diurne, ses meilleurs films joueront par la suite d’une opposition ou d’une fusion plastique et dramatique entre le gothique (Gotham City) et le carnaval (Joker), le dépérissement sépulcral et le dynamisme burlesque, l’encre noire et le Ripolin ; poétique des contraires dont Beetlejuice sera le prototype et Edward aux mains d’argent, sorte de Vincent catapulté au pays de Pee-Wee, l’illustration quintessenciée.

Vingt ans après sa réalisation, le premier long métrage de Burton affiche son vrai visage : c’est un manifeste esthétique sous le masque du film de commande, un autoportrait du cinéaste en ado corseté dans un costume et un corps d’adulte, un authentique film d’auteur logé au cœur d’une papillote multicolore.

Vincent Dupré
Jeune Cinéma n°308-309 printemps 2007

1. Impossible de ne pas penser à Buster Keaton lors de la scène où Pee-Wee est poursuivi par un mari jaloux brandissant un os de dinosaure tout droit sorti des Trois âges et devant ce plan magnifique où des vélos de toutes sortes traversent le champ sous le regard désespéré et envieux de notre héros.

2. Patrick Mauriès, Maniéristes, Editions du Regard, 1983.

Pee-Wee’s Big Adventure. Réal : Tim Burton ; sc : Phil Hartman et Paul Reubens ; mu : Danny Helfman ; Ph : Victor J. Kemper ; mont : Bily Weber ; déc : David L. Snyder. Int : Paul Reubens, Elizabeth Daily, Mark Holton, Diane Salinger(USA, 1985, 90 mn).

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