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Dead Don’t Die (the) (2019)
de Jim Jarmusch
publié le samedi 1er juin 2019

par Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°395, été 2019

Sélection officielle en compétition au Festival de Cannes 2019, film d’ouverture.

Sortie le mardi 14 mai 2019

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À Centerville, un bled du Midwest - 738 habitants -, il y a tout ce qui est nécessaire à une vie décente, des rues tranquilles, un bar où on peut se procurer un café-donuts à toute heure, un Moonlight Motel, une Police Station en éveil, une maison de redressement, une station-service en service, une morgue pleine, un cimetière gothique comme on les aime.

Les vivants sont à leur place, dans leur rôle.
Frank, le facho, roule des mécaniques avec son armurerie et sa casquette rouge "Make America White Again", pendant que son verso, Bob l’ermite, lui chourave ses poulets.

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Au Diner, les assoiffés consomment. Hank, le quota Black ne demande qu’à aider et Bobby le pompiste vêtu de son T-shirt Nosferatu accueille les touristes, des hipsters de Cleveland.

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Les flics, Cliff, Ronnie et Mindy patrouillent.

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Les morts aussi sont à leur place, sous la terre ou en attente au maquillage dans la Funeral Home, comme par exemple les Good Brothers, excellents guitaristes, morts récemment dans un accident de voiture et qui encombrent. Du coup, la vieille Mallory, qui, même morte, pue le Chardonnay cheap, se trouve reléguée au commissariat. Sinon, l’ordre règne.

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Les flashs d’information sont habituels : à cause de l’activité humaine hors contrôle, une fracturation polaire serait en train de changer l’axe de rotation de la Terre - train-train, blabla - le bled a sans doute bien voté, aucun souci à se faire. Le seul changement notable, c’est la nouvelle propriétaire des Pompes funèbres. Elle s’appelle Zelda (comme la femme de Francis Scott, pas comme le personnage secondaire de Singin’ in the Rain.)

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C’est un jour comme un autre, si ce n’était une sourde inquiétude chez les flics-sentinelles : leurs montres se sont arrêtées, et le crépuscule ne vient pas. Les spectateurs aussi trouvent que c’est bizarre, la lenteur du film, les oiseaux et les vaches qui se mettent à se carapater.

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On sait bien qu’il y a toujours des signes et des présages avant les catastrophes, mais on sait aussi que "le jour du Seigneur viendra comme un larron dans la nuit". Les flics ont lu des livres et vu des films, les spectateurs aussi. Cliff et Ronnie, prudents, continuent à patrouiller. Pendant ce temps, la blonde Zelda se prosterne devant une icône asiatique, fourbit son sabre et suit la voie du samouraï.

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C’est un jour comme un autre, et soudain, c’est le jour du jugement dernier, Centerville devient Armageddon.

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Après juste quelques frémissements de suaires, sans cavalier ni bruit ni fureur ni fracas des cieux, ni terre brûlée, les créatures sortent de terre, d’abord doucement, puis en déferlante, superbes et orthodoxes.
Jarmusch ne les affuble d’aucune particularité, à part peut-être leur goût pour la caféine. Comme leurs ancêtres, elles sont affamées, préfèrent les tripes (le reste n’étant que bas-morceaux), et retournent bêtement à leurs occupations habituelles, scotchées à leurs portables. C’est à leur classicisme que Ronnie les reconnaît tout de suite, quand il découvre les deux premières victimes sanguinolentes, encore un coup des undead.

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Un instant, on a le sentiment d’être dans la lignée du Bal des vampires de Polanski, toutes époques égales par ailleurs, dans un slapstick. Mais, très vite, on se souvient que le commerce de Jarmusch avec l’invisible, n’est pas si ironique qu’il peut sembler. William Blake n’est pas un voyageur léger, Adam et Eve, à Detroit, Mich., ont de grandes douleurs. (1)

Qu’entre la vie et la mort, la séparation ne soit pas une simple porte qui claque mais un passage plus ou moins long, et que ce passage soit à double sens et non à sens unique, que les passants ressuscitent à l’identique ou après métamorphose, que ce soit le lot de quelques élus ou celui de tous les mortels, les Terriens l’ont toujours su. Il leur suffisait de contempler la Nature et ses cycles, pour en déduire l’évidence.
Les passants du sas, avec ou sans corps, ils les ont nommés et le seul fait de les nommer les a convoqués. Les artistes les ont alors pourvus de talents et de faiblesses spécifiques, anges, âmes errantes ou esprits coachés, simples spectres, vampires, zombies, créatures artificielles issues de cadavres... C’était le temps de l’art pour l’art. (2)

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Et puis sont venus les tout-politique et les tout-psy, ce qui revient au même, la vraie séparation du Ciel et de la Terre, le temps du désenchantement. Ils étaient généralement sans humour, la peur de la mort abstraite et de ses fantômes est devenue la peur des cadavres concrets et de leurs pourritures. Les résidents des territoires intermédiaires s’en sont trouvés réduits à leur plus simple expression. (3)

Et malgré tant d’exégèses, on ne savait toujours pas vraiment.
Si on comprenait bien pourquoi les vivants se défendaient cruellement contre leurs ancêtres revenants (ils avaient toujours envoyé leur progéniture au front et avaient produit un monde invivable), en revanche, le fait que les créatures passées hors-champ un moment puis revenues en gros plan, veuillent du mal aux vivants, pourtant destinés au même sort qu’eux, restait illisible.

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Ce dernier film de Jarmusch est peut-être le premier d’une lignée parallèle qui pourrait perdurer, sauf catastrophe majeure imminente (par exemple la vraie mort du cinéma). Le genre a une histoire mais il semblait stabilisé, "parvenu". Là, imperceptiblement, il évolue de nouveau, non plus distraction mais augure. J.J. n’a pas besoin de se défendre d’être un politique, il lui est aisé de revenir aux fondamentaux tant il est - et cela dans les moindres détails de ses films - un métaphysicien, à la fois sûr de lui et discret, attentif au "supraliminaire". (4).

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Ce qui arrive ce jour-là, à Centerville, ce n’est pas un cauchemar récurrent. Ce sont les vestiges des hommes matérialistes, affolés comme des fourmis, qui récoltent ce qu’ils ont semé, eux qui ont troqué leur âme contre de l’or et des game-boys.

Ronnie pense que ça va mal finir, parce qu’il a lu le script. Donc "c’était écrit" quelque part. Au-delà de la blague-mise en abyme, il y a aussi bien la référence : "C’est écrit / Rien n’est écrit" de Lawrence d’Arabie (et finalement ça l’était), que "Les jeux sont faits"-rien ne va plus du casino sartrien.

La zone du deuil - ce temps hésitant de la séparation - n’est pas oubliée. Quand la fliquette Mindy aperçoit le visage de sa granny adorée derrière la vitre, elle ne peut que la rejoindre.

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L’ange exterminateur ambidextre et ricanant sait qu’il faut viser la tête, zone de chair dure particulièrement faible. Il décapite les créatures à tour de bras, sans distinction d’ancienneté, les morts d’aujourd’hui sont les zombies de demain. Puis, sa part de ménage accomplie, il retourne d’où il vient, le Ciel.

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Abandonnant les deux derniers des hommes à leur responsabilité, dos à dos, cernés, devenus des guerriers par la force des choses, face à l’obligation d’un dernier best shot.

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À la fin, seuls seront sauvés les justes : Bob l’ermite, qui s’est tenu à distance de ce monde de merde en l’observant à la jumelle, et les trois petits enfants insolents à redresser, qui connaissent une planque. Cela n’est d’ailleurs pas explicite, parce qu’il n’est même plus sûr qu’après l’ultime catastrophe, une Jérusalem céleste descende de là-haut. (5). La seule consolation, au générique de fin, sera d’entendre, enfin en entier, le délicieux country de Sturgill Simpson.

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Ce que Jarmusch raconte, c’est une apocalypse next door, la misère sans nom des innombrables mortels agglutinés, dead or alive, ashes to ashes, dust to dust, ce truc jamais démodé.

Anne Vignaux-Laurent
Jeune Cinéma n°395, été 2019

1. Dead Man (1995) ; Only Lovers Left Alive (2014).

2. Cf. Romero. Tétralogie des zombies (Sur quatre films majeurs de Romero) par Jérôme Fabre (Jeune Cinéma n°298-299, automne 2005).

3. Au 21e siècle, les séries ont abondé.
The Walking Dead, série créée par Frank Darabont & Robert Kirkman en 2011, qui en est à sa 9e saison sur Sundance Channel.
Les Revenants, série créée par Fabrice Gobert en 2012, adaptée du film de Robin Campillo (2004), sur Canal+.

4. Peut-être est-il un lecteur de Günther Anders, un des premiers philosophes de la mort de l’humanité, sans descendance, incapable de voir de loin et de haut.

5. Le jardin appartient à Dieu, la ville est un artefact de l’humain. Cf. Jacques Ellul, Sans feu ni lieu, Paris, Gallimard, 1975. Pourtant, après le grand nettoyage, c’est une nouvelle ville que promet l’Apocalypse de Jean (21.9-22.5), avec disparition du péché, fin des souffrances et de la mort, et harmonie avec Dieu.


The Dead Don’t Die. Réal, sc : Jim Jarmusch ; ph : Frederick Elmes ; mont : Affonso Gonçalves ; déc : Alex DiGerlando ; cost : Catherine George. Int : Chloë Sevigny, Adam Driver, Tilda Swinton, Bill Murray, Selena Gomez, Steve Buscemi, Caleb Landry Jones, Austin Butler, Tom Waits, Carol Kane (USA-Suède, 2019, 103 mn).



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