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Œuvre sans auteur (l’) (2018)
de Florian Henckel von Donnersmarck
publié le mercredi 17 juillet 2019

par Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma n° 395, été 2019

Sélection officielle de la Mostra de Venise 2018

Sortie le mercredi 17 juillet 2019

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Florian Henckel Von Donnersmarck, auteur du fameux La Vie des autres (1), se confronte cette fois au monde artistique, plus précisément au parcours de l’un des plus célèbres artistes allemands d’aujourd’hui, Gerhard Richter (devenu ici Kurt Barnet), dont il filme, en 190 minutes, trente ans de la vie, librement inspirée de faits réels, de l’Allemagne nazie de 1937 à l’Allemagne des années 60 divisée par le mur. L’Œuvre sans auteur est un film sur l’acte de peindre, sur l’analyse du pourquoi de la peinture et du pourquoi d’une vie passée à la pratiquer, à travers les bouleversements historiques.

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Tout commence à Dresde, à l’occasion d’une visite, accompagné par sa tante Elisabeth May (Saskia Rosendahl), de l’exposition L’Art dégénéré (elle eut lieu en réalité à Munich), conçue par le régime nazi. La reconstitution de l’exposition et des œuvres, à l’aide de documents d’archives et de copies de tableaux originaux, est un peu trop hâtivement filmée, ne laissant guère le temps de revoir les chefs-d’œuvre de l’art moderne "dégénéré".

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L’histoire commence à cet instant, à la sortie de l’exposition, alors qu’il est encore un enfant. Une photo de lui dans les bras de sa tante atteste leur affection et leur complicité. Dans l’engrenage de la guerre, un événement sera la pierre angulaire du futur peintre : l’hospitalisation de force, puis l’assassinat de sa tante par le professeur Carl Seeband, responsable du programme d’eugénisme du Troisième Reich. (Lorsque Barnet-Richter tombera amoureux d’Ellie, il ignorera qu’elle est justement la fille de ce gynécologue SS). Cette arrestation et le crime qui suivra constituent un traumatisme fondamental, ici parfaitement illustré.

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Ainsi c’est tout le processus de création et son déroulement que le film évoque avec justesse et brio, du découragement à l’exaltation, du désenchantement à l’emballement, suivant la devise de John Cage : "Je n’ai rien à dire et je le dis". Le peintre expérimente toutes les formes et toutes les périodes picturales, figurative, expressionniste, conceptuelle, travaillant au rythme des événements historiques - le réalisme socialiste en RDA, le grand mural à la gloire de la classe ouvrière, puis l’excitation de la liberté picturale à l’Académie de Düsseldorf, où nouvel étudiant perdu devant tant de possibilités d’expressions formelles, il s’affole et perd pied.

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Dans Gerhard Richter Painting (2012), le superbe documentaire de Corinna Belz, le peintre dit : "Je ne sais pas ce qui s’est passé après l’image". Il s’agit de cette image, aperçue à plusieurs reprises dans L’Œuvre sans auteur, cette image irremplaçable pour le peintre, celle qui grave son attachement indestructible à sa tante, à laquelle l’Histoire a donné une suite, l’horreur de la guerre et des camps.

Dans le film, il faut attendre la visite (est-elle vraie ?) de Joseph Beuys à son atelier pour que Richter comprenne enfin l’impact de cette image ineffaçable et la question qui lui a succédé.

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À partir de cette image photographique en noir et blanc dont il vient de saisir la puissance évocatrice, il ébauche, biffe, rature, recouvre, racle et lisse la surface de cette photo agrandie sur la toile. Cette image dont "il ne faut jamais détourner le regard", comme le lui avait enseigné sa tante, lui révèle enfin son sujet et il en fera son œuvre.
Tom Schilling interprète, avec inspiration et grâce, ce moment fondateur qui construira l’œuvre de Gerhard Richter.

Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma n° 395 (été 2019)

1. La Vie des autres (Das Leben der Anderen) de Florian Henckel von Donnersmarck (2006) a reçu, notamment, l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2007 et le César du meilleur film étranger en 2008.


L’Œuvre sans auteur (Werk ohne Autor). Réal, sc : Florian Henckel von Donnersmarck ; ph : Caleb Deschanel ; mont : Patricia Rommel ; mu : Max Richter. Int : Tom Schelling, Sebastian Koch, Paula Beer, Saskia Rosendahl, Olivier Masucci (Allemagne, 2018, 189 mn).



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