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Ceux qui travaillent (2018)
de Antoine Russbach
publié le mercredi 25 septembre 2019

par Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma n°396-397, octobre 2019

Sélection officielle du festival de Locarno 2019

Sortie le mercredi 25 septembre 2019

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Premier long métrage de Antoine Russbach, jeune réalisateur helvéto-sud-africain, Ceux qui travaillent se déroule dans une compagnie de fret maritime dont Frank (Olivier Gourmet) est un cadre supérieur.
Il mène une vie paisible dans une vaste maison d’un quartier résidentiel, avec son épouse et ses cinq enfants. Son travail est sa raison de vivre, jusqu’au jour où, afin d’éviter la perte de la marchandise à bord d’un cargo, il prend seul une décision tragique qui cause la mort d’un homme. Il est licencié sur le champ.

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La perte du travail est un sujet relativement exploité au cinéma, mais Antoine Russbach le mène d’une façon singulière, à partir d’une narration faite de silences.
Heurté et blessé par la froideur de sa hiérarchie face à sa décision de sauver avant tout la marchandise, Frank quitte son bureau dans une solitude profonde, et c’est chez lui, sous la douche qu’il trouve l’apaisement. Aucun mot ne lui vient à l’esprit, ni envers lui-même, ni vis-à-vis de son entourage ; il n’accorde que peu d’intérêt à sa famille, sa fille exceptée.

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Souvent filmé de face, son visage impassible affiche une neutralité d’esprit, sans pathos ni colère ; il se regarde, souvent, guettant la moindre expression coupable face au crime qu’il a commis, l’ordre donné par téléphone au capitaine du cargo de se débarrasser du migrant. Le film tient 102 minutes ainsi, quasiment sans échanges, à part quelques discussions lors de rendez-vous pour une nouvelle embauche.
Cette invisibilité du crime crée un climat de tension permanente, elle est le fil rouge qui fabrique culpabilité, remords et angoisse chez Frank, issu d’une famille très modeste dans laquelle le travail signifiait honneur et liberté.

Mais en plus de l’invisibilité, Antoine Russbach ajoute le silence et fait de Frank le portrait archétypal de l’employé corvéable à merci, capable pour le travail de la pire monstruosité dans la pire normalité. Évoque-t-il les pratiques aujourd’hui connues mais longtemps masquées, les horreurs commises lors d’accidents dans les entreprises où les employés poussés à l’extrême par la rentabilité, se suicident ?

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L’absence de l’image du crime rejoint l’absence de mots. Le film est composé de ces deux langages : invisibilité et silence, là où d’autres auraient choisi voyeurisme et violence bruyante. Un écran noir met un terme à l’histoire, c’est sans doute Frank qui ferme les yeux.

Gisèle Breteau Skira
Jeune Cinéma n° 396-397, octobre 2019


Ceux qui travaillent. Réal, sc : Antoine Russbach ; sc : Emmanuel Marre, Catherine Paillé ; ph : Denis Jutzeler ; mont : Sophie Vercruysse. Int : Olivier Gourmet, Adèle Bochatay, Delphine Bibet, Lalia Bron (Suisse-Belgique, 2018, 102 mn).



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