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Maison de la mort (la) (1932)
de James Whale
publié le mercredi 25 septembre 2019

par Philippe Roger
Jeune Cinéma n° 396-397, octobre 2019

Sorties le vendredi 6 avril 1934 et le mercredi 25 septembre 2019

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Dans la France de 2019, la sortie d’un film de 1932 semble presque naturelle, car aujourd’hui l’avenir du cinéma c’est son passé. Pour partie, du moins. Une restauration 4 K d’un film méconnu d’un réalisateur mythique peut faire événement ; Carlotta l’a compris, qui sort en salles un James Whale, l’auteur de Frankenstein (1931) et de L’Homme invisible (1933) ; entre les deux, La Maison de la mort au titre original préférable : The Old Dark House et jadis exploité sous le titre Une soirée étrange.

Comme ses sœurs, cette réalisation américaine relève du genre du film d’horreur, d’épouvante ; pour autant, Bertrand Tavernier a raison de la qualifier de comédie macabre, car elle est ponctuée de touches d’humour. Pour notre part, nous serions tentés de ranger The Old Dark House dans la catégorie de l’épouvante érotique, de la curiosa gothique, tant le film repose sur la dualité Eros-Thanatos (c’est une œuvre pré-Code).

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Britannique élégant, James Whale est un créateur raffiné, d’une sensibilité aiguë ; il a compris que la notion de genre cinématographique étant flottante, la puissance poétique doit tenir à un sens du détail singulier, créateur d’ambiance inédite. S’il respecte en apparence les lois des genres, le cinéaste les subvertit de l’intérieur.
The Old Dark House a beau avoir été entrepris avec des membres de l’équipe de Frankenstein (décorateur, chef op, monteur et comédien) pour tenter d’en prolonger le succès, Whale en varie les enjeux.

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Comme les décors, à la fois impressionnants (l’escalier médiéval) et complexes (cernée de miroirs déformants, la chambre de Rebecca est piège vénéneux), les personnages présentent plusieurs facettes. Sous ses allures de dandy (il entonne Chantons sous la pluie en plein déluge), Melvyn Douglas est un écorché vif que la guerre a marqué ; Charles Laughton n’est pas le joyeux drille qu’il campe de prime abord, et ainsi de suite.

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Les cartes sont brouillées, parfois à l’insu du public ; ainsi Whale fait-il jouer le rôle du patriarche Roderick à une comédienne, sans le dire au générique. Roderick… un prénom qui sent son Edgar Poe, quand son nom (Femm) demeure pour le moins ambigu. Si l’on entend établir une cartographie de la névrose des habitants de cette Maison de la mort, disons que l’on croise dans les étages supérieurs le centenaire Roderick, l’Esprit libre ; et à l’opposé, dans la cuisine en désordre au rez-de-chaussée, le bâtard Morgan (Boris Karloff en majordome muet mais grondant), Corps brutal attisé par l’aiguillon de l’obsession (durant tout le film il ne pense qu’à violer l’épouse de Raymond Massey). Quant à l’Âme, elle est le lieu de la déchirure : l’athée Horace (l’exquis Londonien Ernest Thesiger) ne supporte pas sa sœur, Rebecca la bigote sourde et haineuse (interprétée également par une comédienne anglaise, Eva Moore). Il y a enfin un frère caché, Saul l’incendiaire pervers, et Rachel - clef probable de l’énigme - la sœur morte, sans doute incestueuse puis assassinée…

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L’unité de temps et de lieu est respectée dans cette tragi-comédie du petit théâtre des pulsions ; l’action dure une nuit d’orage trouée d’éclairs (pour sa marqueterie sonore, le cinéaste n’a recours qu’à la seule musique des bruits), en un poème des quatre éléments en noir et blanc : terre noyée de pluie, bûche enflammée et vent sifflant. La moindre action prend chez Whale une tournure insolite, ainsi d’un long repas où tranches de pain tendues au bout d’une grande fourchette, pommes de terre offertes une à une, rosbif coriace et oignons au vinaigre deviennent par la mise en scène des ingrédients d’étrangeté. Pas de doute, James Whale fut un maître à la trop brève trajectoire.

Philippe Roger
Jeune Cinéma n° 396-397, octobre 2019

* En DVD chez Carlotta.


La Maison de la mort aka Une soirée étrange (The Old Dark House). Réal : James Whale ; sc : Benn W. Levy ; ph : Arthur Edeson ; mont : Clarence Kolster ; mu : Bernhard Kaun. Int : Boris Karloff, Melvyn Douglas, Charles Laughton, Raymond Massey, Gloria Stuart, Lilian Bond, Eva Moore, Ernest Thesiger (USA, 1932, 72 mn).



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