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Homme qui rit (l’) (1927)
de Paul Leni
publié le mercredi 9 octobre 2019

par Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n°347-348, septembre 2012

Sorties les mercredis 24 juillet 2002 et 9 octobre 2019

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Victor Hugo est à l’honneur en cette année 2012.
Le musical Les Misérables, vingt-cinq ans de succès à Londres et à Broadway, va être adapté au cinéma par Tom Hooper, réalisateur du Discours d’un roi et Luc Besson a lancé le tournage à Prague d’une nouvelle version de L’Homme qui rit, avec, dans le rôle d’Ursus, le philosophe misanthrope et saltimbanque, Gérard Depardieu. (1)
C’est une bonne occasion de revisiter ses classiques et nous sommes retournés voir The Man Who Laughs (2) de Paul Leni (1927) que reprogrammait ce printemps la Filmothèque du Quartier Latin. Découvrant le film en 2002, fraîchement restauré par la Cineteca de Bologne, Christian Zimmer ici-même (3) le qualifiait de chef-d’œuvre né de la "rencontre quasi miraculeuse entre l’esthétique hugolienne et l’esthétique du cinéma muet à son apogée". Deux esthétiques caractérisées par l’excès (l’"hénaurme", le difforme) et le contraste. Ajoutons que le chef de file du romantisme français était l’auteur de dessins fantastiques, au fusain et à l’encre de Chine, dont plusieurs concernant L’Homme qui rit. Il s’intéressait de près à la photographie et mettait en scène les prises de vue de ses fils. (À dix ans près, il aurait pu assister à la naissance du cinéma). Victor Hugo était, sur le plan poétique et pictural, proche du romantisme allemand, qui fait retour dans l’expressionnisme.

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Rappelons la trame du roman, publié en 1869.
L’action se déroule dans l’Angleterre de la Restauration, après la République de Cromwell et la Révolution pacifique qui ramène les Stuart sur le trône. Un jeune lord est enlevé sur ordre du roi et défiguré, la bouche fendue jusqu’aux oreilles : le fils doit payer pour le père, resté fidèle à la République.
Abandonné par ses tortionnaires, l’enfant erre, sauve une fillette aveugle, puis est recueilli par Ursus, un avatar de Diogène qui vit dans une carriole et nomme son chien, en réalité un loup, Homo.

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Les années passent. Exhibant sa mutilation, Gwynplaine enthousiasme les foules comme "l’homme qui rit" et se produit avec Déa, devenue merveilleusement belle, dans des pièces placées sous le signe de Shakespeare. Le hasard et une machination humaine veulent que la véritable identité de Gwynplaine soit découverte et il est rétabli dans ses droits. Mais les pairs ne sauraient reconnaître comme l’un des leurs le fils du proscrit au visage de clown et le chassent sous les quolibets…

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Écrit en exil à Guernesey, L’Homme qui rit est une méditation politique sur le deuil de la Révolution. Hugo a de son propre aveu "abusé du roman", multipliant les digressions philosophiques et voulant "forcer le lecteur à penser à chaque ligne". De là, le relatif insuccès du livre à sa sortie. Le scénariste, J. Grubb Alexander, devait élaguer ce texte foisonnant, en retenir la peinture historique et les éléments de roman-feuilleton, le parallélisme entre le monde des saltimbanques et celui d’une aristocratie cruelle et corrompue et concentrer l’intrigue sur l’histoire d’amour. Daphnis disgracié et Chloë aveugle : Chaplin se souviendra de cette rencontre dans City Lights (1931).

On voit quel parti un artiste expressionniste comme Paul Leni (qui avait commencé sa carrière comme peintre et ne cessa jamais de travailler comme décorateur sur le set de ses collègues comme dans ses propres films) pouvait tirer d’un tel sujet : même goût pour le monde forain, les personnages des marges, même sens de la fatalité qui pèse sur certains êtres. Carl Laemmle, le patron d’Universal, lui-même d’origine allemande, avait apprécié Das Wachsfigurenkabinett (1924) et il invita Paul Leni à Hollywood. Voyant les bénéfices qu’il pouvait tirer de l’introduction à l’écran du thème de la Belle et la Bête, il espérait renouer avec les deux plus grands succès de la firme : The Hunchback of Notre-Dame (Wallace Worsley, 1923) et The Phantom of the Opera (Rupert Julian, 1925).

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Mais Lon Chaney, l’acteur protéiforme, que ces deux films avaient sacré star, avait signé un contrat d’exclusivité avec la MGM. Paul Leni commença par adapter un succès de Broadway, The Cat and the Canary, polar humoristique situé dans un château hanté, qui fut bien accueilli. Entre-temps, Conrad Veidt, le somnambule fou de Caligari, était arrivé en Amérique. Non pas à la demande de Laemmle ou de Leni, mais à celle de John Barrymore, qui cherchait un partenaire pour The Beloved Rogue, et qui lui adressa le télégramme suivant : "Vous êtes un des hommes les plus talentueux du cinéma. Vous ne me connaissez pas, mais je veux que vous veniez à Hollywood. J’ai besoin de vous de façon urgente pour The Beloved Rogue. Vous êtes idéal pour le rôle du roi Louis XI. Je ne ferai pas le film sans vous".
Lorsque Conrad Veidt arriva avec sa femme et sa fille, John Barrymore l’accueillit à la gare dans le costume de Villon, avec ces mots : "Comme vous êtes grand !"

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Quelques mois plus tard, Conrad Veidt était engagé pour le rôle initialement destiné à Lon Chaney dans l’adaptation de L’Homme qui rit. Rien d’étonnant à ce que Carl Laemmle, et son producteur délégué Paul Kohner, aient souhaité réitérer la réussite du duo Leni-Veidt dans l’épisode Ivan le Terrible du Cabinet des figures de cire qui devait inspirer Eisenstein. Mais pourquoi leur choix s’était-il porté sur un roman de Victor Hugo, beaucoup moins connu que Notre-Dame de Paris  ? Il est possible que l’un ou l’autre ait entendu parler ou même vu Das grinsende Gesicht. (4). Mais il y a une autre hypothèse : John Barrymore lui-même avait joué à Broadway le rôle de Gwynplane dans une adaptation de L’Homme qui rit en 1920. La pièce s’appelait Clair de lune, et avait pour auteur Michael Strange, nom de plume de Blanche Oelrichs qui n’était autre que… l’épouse de Barrymore. La pièce reçut un accueil plutôt mitigé (on raconte que le comédien écrivit une lettre d’insultes destinée aux critiques les plus virulents que son frère lui déconseilla d’envoyer), mais on peut penser que Clair de lune n’avait pas échappé à l’attention du producteur.

Dans le film de Paul Leni, il y a deux leading ladies, deux blondes diamétralement opposées, l’une qui aime le héros qu’elle ne voit pas, l’autre qui est mue par une pulsion scopique. Pour le rôle de la séraphique Déa, Universal fit appel à une actrice maison, Mary Philbin, celle-là même qui retirait son masque au Fantôme de l’opéra, et confia celui de la prédatrice à Olga Baklanova, beauté russe que dirigea la même année Josef von Sternberg dans Docks of New York et qui interpréta, en 1932, Cléo, la femme-poule de Freaks. L’acteur d’origine italienne Cesare Gravina, qui était apparu dans Merry Go-Round et le Fantôme, incarnait Ursus.

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On notera deux infidélités patentes par rapport au roman : un prologue (ajouté) et un happy-end (de rigueur à Hollywood). Le film s’ouvre sur un flashback qui n’existe pas dans l’œuvre originale. Le père de Gwynplaine est amené, les fers aux pieds, au roi Jacques II, qui lui apprend le sort réservé à son enfant ("afin qu’il puisse toute sa vie rire de son sot de père") et le condamne au supplice de la Iron lady (qui existait, semble-t-il, avant Mesdames Thatcher et Streep), sorte de sarcophage hérissé de pointes acérées où le malheureux est enfermé vivant. Le motif annonce celui du masque et renvoie à la découverte, en 1922, de la sépulture de Toutankhamon que la presse popularisa en reprenant la légende de la malédiction des pharaons, un thème déjà traité par Ernst Lubitsch dans un film de 1918 : Die Augen der Mumie Mah.
Le thème du masque traverse le film. On ne sait quel Gwynplaine aurait été Lon Chaney. Le maquilleur Jack Pierce qui devait créer ceux de tous les monstres des films d’Universal, dont Dracula et Frankenstein, inventa le masque de Conrad Veidt, mélange d’immobilité de la partie inférieure du visage contrastant avec l’extrême expressivité des yeux de l’acteur.

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Le héros est mi-homme, mi-automate. Ce rire, saisissant, peut traduire la plus franche hilarité comme le rictus d’une tête de mort. Ou une tête de loup, comme le suggèrent les gros plans où l’acteur apparaît avec Homo. On retrouve cette ambiguïté dans les masques de la comédie et de la tragédie qui ornent le miroir de Gwynplaine. Le personnage de Victor Hugo, revu par Paul Leni, devait entrer plus tard dans la mythologie des super-héros des comics américains, puisque Bob Kane s’en inspira pour créer le Joker, l’antagoniste psychopathe de Batman. Mais les masques sont partout, dans les têtes sculptées qui ornent la porte du roi, le sourire obséquieux du courtisan, (l’acteur Brandon Hurst, un double, satanique, du héros), les trognes des voleurs d’enfants, avatars des ogres des contes de Perrault, les visages des aristocrates, figés par l’ennui au concert que donne la reine, comme dans ceux, grimaçants, des pairs emperruqués.

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La lorgnette sertie de diamants dont joue la duchesse Josiane, dans un effet de trompe-l’œil, lorsqu’elle se rend au théâtre voir "le monstre" est encore une variation sur ce thème en même temps qu’un attribut érotique. Enfin, dans la dernière partie du film, le masque du rire devient celui du justicier : Gwynplaine qui a dit son fait à la classe des oppresseurs, se métamorphose en héros d’une foule qui l’acclame et protège sa fuite dans des exploits gymniques dignes d’un Douglas Fairbanks. Le masque-stigmate est devenu celui de Zorro.

Comme The Hunchback of Notre Dame et The Phantom of the Opera, The Man Who Laughs fut une superproduction. On construisit 57 décors, dont une Chambre des lords telle qu’elle existait en 1705. Des espions d’Universal revinrent de Londres avec des dessins et des photos permettant de reconstituer exactement la salle de musique de la reine Anne. On ne recula devant aucune dépense pour recréer le vieux Londres et l’univers hogarthien de la foire de Southwark où se produisent les saltimbanques. (5)
Mais il y avait un revers à la médaille de ce gigantisme associé à une précision obsessionnelle : Paul Leni n’avait pas la maîtrise complète de l’image. Dans une logique industrielle et pour des raisons syndicales que signale Freddy Buache, (3) le metteur en scène devait s’effacer devant le technical director, en l’occurrence Charles D. Hall, secondé par Thomas O’Neill et Josef Wrigt.

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Ces raisons ne sont pas sans effet sur l’esthétique. Les décors qui fleurent le bon vieux naturalisme rompent l’unité formelle. Hollywood arrondit le caractère anguleux et strident de l’image expressionniste. Excepté dans quelques scènes, comme la course de l’enfant dans la neige et sa rencontre avec les trois gibets, et le finale où l’espace s’ouvre enfin sur l’espoir, digne d’un Caspar David Friedrich, Paul Leni ne put donner sa mesure comme peintre et faire de L’Homme qui rit le Gesamtkunstwerk (7) auquel aspire tout créateur expressionniste. Ainsi, par des moyens plastiques et scénaristiques, la machine hollywoodienne clarifie le roman baroque de Victor Hugo et le rend digeste. Stylistiquement, c’est un opus lunaire revu et corrigé par les sunlights de la Californie.

Terminé en 1927, le film ne fut distribué qu’en avril de l’année suivante, dans une version sonorisée par le système Movietone breveté par William Fox. Néanmoins, L’Homme qui rit subit de plein fouet le choc du parlant et ne remporta pas le succès escompté, surtout au vu du budget engagé.

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Carl Laemmle comptait pourtant bien réunir une fois encore Leni et Veidt pour Dracula. Mais le cinéaste fut emporté en 1929 par une septicémie et Conrad Veidt renonça (8).
Craignant d’être desservi par son accent au moment du passage au parlant, il décida de retourner dans son pays. Pas pour longtemps. En Allemagne, l’horreur, réelle cette fois-ci, allait commencer.

Nicole Gabriel
Jeune Cinéma n° 347-348, septembre 2012

1. Les Misérables de Tom Hooper (2012) est sorti en France le 13 février 2013.
L’Homme qui rit de Jean-Pierre Améris, avec Gérard Depardieu, produit par EuropaCorp, le studio de cinéma de Luc Besson, a été tourné à Prague au début de l’année de 2012 et est sorti le 26 décembre 2012.

2. Il existait déjà deux versions de L’Homme qui rit  : un film français, produit par Pathé en 1909, aujourd’hui perdu, et Das grinsende Gesicht, de l’Autrichien Julius Herzka (1921). En 1966, Sergio Corbucci tourna un remake, situé dans l’Italie des Borgia, avec Jean Sorel. En 2012, Jean-Pierre Améris a tourné sa propre version, avec Marc-Antoine Grondin, cf. note 1.

3. Cf. Jeune Cinéma n° 274, mars-avril 2002.

4. Cf. note 2.

5. Cf. Ian Conrich : "Before Sound : Universal, Silent Cinema and the last of the Horror-Spectacular", in Stephen Prince, The Horror Film, Rutger University Press, 2004.

6. Cf. Freddy Buache, "Paul Leni", Anthologie du cinéma, Supplément à L’Avant-Scène du Cinéma, mars 1968.

7. "Gesamtkunstwerk" : "œuvre d’art totale".

8. Ce Dracula de Universal Pictures fut finalement dirigé par Tod Browning avec Bela Lugosi (1931).


L’Homme qui rit (The Man Who Laughs). Réal : Paul Leni ; sc : J. Grubb Alexander, d’après le roman L’Homme qui rit de Victor Hugo (1869) ; ph : Gilbert Warrenton ; mont : Edward L. Cahn ; mu de la version sonorisée : William Axt, Sam Perry et Erno Rapee ; cost : David Cox et Vera West. Int : Mary Philbin, Conrad Veidt, Julius Molnar Jr., Olga Baclanova, Brandon Hurst, Cesare Gravina, Stuart Holmes, Sam De Grasse, George Siegmann, Josephine Crowell, Charles Puffy, Zimbo the Dog, Carrie Daumery, John George, Lon Poff (USA, 1927, 110 mn).



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