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I’m Not There (2007)
de Todd Haynes
publié le lundi 3 novembre 2014

par Bernard Nave
Jeune Cinéma n°314 décembre 2007

Sélection officielle de la Mostra de Venise 2007

Sortie le mercredi 5 novembre 2007

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Dylan et le cinéma font bon ménage.
Documentaires (Pennebaker, Scorsese), enregistrements de concerts, apparitions de Dylan comme acteur, l’Institut Lumière a récemment fait le tour de la question (1).
La dernière contribution à ce qui commence à ressembler à un monument ne pouvait que susciter la curiosité, surtout que l’on savait que Todd Haynes avait convoqué cinq acteurs et une actrice pour incarner le mythe. Il nous prévient d’ailleurs que le film est inspiré des chansons et des nombreuses vies de Dylan.

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La vision du film commence par une plongée dans l’inconnu. Image familière du train de marchandises avançant à petite vitesse dans la campagne américaine et un jeune garçon noir qui grimpe pour trouver dans la wagon deux hoboes (ces vagabonds tout droit sortis des années trente, celles de la crise).
Quand il se présente sous l’identité de Woody Guthrie, on comprend que le film ne sera surtout pas une biographie. D’ailleurs le nom de Dylan ne sera jamais prononcé. Et le seul moment où il apparaît se trouve tout à fait à la fin, une amorce du visage de profil à l’harmonica.

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On comprend aussi que notre imaginaire va être sollicité, que notre regard va devoir voyager dans un grand labyrinthe, celui d’un Dylan rêvé.
De ce wagon initial, il faut aussi retenir cet étui de guitare dont le couvercle annonce "cette machine tue les fascistes". Woody Guthrie habite donc bien l’enfant noir, raccourci fulgurant des filiations qui façonnent le mythe Dylan. Le même enfant noir verra Woody Guthrie sur son lit d’hôpital agonisant. Lorsque la boucle du film se referme avec le même train dans lequel monte Richard Gere, la guitare gît recouverte de poussière, l’inscription à peine lisible. I’m Not There s’inscrit donc bien dans un rêve peuplé de souvenirs.

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Todd Haynes travaille le souvenir par télescopage d’images, dans des temps disjoints, qui passent du cadavre qu’on ouvre dans la salle d’autopsie, à la page de journal emportée par le vent qui s’arrête sur la botte de Richard Gere, annonçant l’arrestation de Billy le Kid par Pat Garrett, détour par Peckinpah certes.

Mais le film n’est pas non plus construit à la manière d’un collage aléatoire. Il crée ses propres rythmes et le spectateur doit se laisser porter par ces pulsations.
Tout comme les textes de certaines chansons de Dylan restent de grands mystères, de la poésie qui convoque aussi bien Rimbaud, que Walt Whitman, Allen Ginsberg, les chanteurs de ballades populaires, de même le film de Todd Haynes organise des rimes secrètes. Il serait vain de les recenser, de les décrypter tant elles appartiennent à leur auteur.

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Posture exigeante et stimulante à la fois.
Le I’m not there (Je ne suis pas là) renvoie à un ailleurs, celui que le spectateur doit explorer par lui-même pour se fabriquer en quelque sorte son propre Bob Dylan.
Todd Haynes livre un puzzle que chacun doit assembler en fonction de ce qu’il est, tout en sachant que le but du jeu ne consiste pas à aboutir à une image prédécoupée et figurée sur la boîte d’emballage.

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Chaque spectateur repartira avec sa propre image.
Celui qui ne connaît pas grand chose à Dylan risque d’être désorienté. Il restera toutefois la fabuleuse bande son qui à elle seule constitue un monument au chanteur. Et il est impossible rester sourd à ces textes, ces sons qui ont réinventé la musique, tout en retrouvant, revitalisant les racines par lesquelles elle puise sa sève.
Que Todd Haynes demande à ses acteurs d’interpréter certaines chansons, qu’il se serve d’autres artistes pour revisiter le répertoire de Dylan, on ressort du film avec un univers sonore d’une cohérence extraordinaire. Peut-être faut-il chercher de ce côté-là ce qui organise le film.

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I’m Not There est aussi un univers visuel qui brasse les styles, les références avec une virtuosité de tous les instants. Don’t Look Back de D.A. Pennebaker rencontre Huit et demi de Federico Fellini.
Les images d’archives dessinent de manière subtile l’arrière-plan historique des années Dylan. Au détour d’une scène, Dylan (Cate Blanchett) batifole avec les Beatles dans le gazon anglais. Julianne Moore se glisse dans la peau de Joan Baez pour témoigner.

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Haynes avait montré, avec Loin du paradis, combien il savait se réapproprier l’univers de Douglas Sirk. Ici, il se sert des références pour mieux rendre compte de l’impossibilité d’enfermer Dylan dans un seul mode de représentation.
Les multiples vies de l’artiste ne peuvent s’appréhender que comme le miroir éclaté d’une réalité insaisissable. Chacun peut donc sortir du film avec son Dylan à soi.
Il n’est plus seulement sur l’écran (there), il est en nous (here).

Bernard Nave
Jeune Cinéma n°314, décembre 2007

1. "Bob Dylan et le cinéma", Institut Lumière, Lyon, 30 novembre-2 décembre 2007.


I’m Not There. Réal : Todd Haynes ; sc : T.H. & Oren Moverman ; ph : Edward Lachman ; mu : Bob Dylan. Int : Christian Bale, Cate Blanchett, Marcus Carl Franklin, Richard Gere, Heath Ledger, Ben Whishaw, Charlotte Gainsbourg, Julianne Moore (USA, 2007, 125 mn).



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