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New Rose Hotel (1998)
de Abel Ferrara
publié le mercredi 8 janvier 2020

par Jérôme Fabre
Jeune Cinéma n°255, mai-juin 1999

Sélection officielle de la Mostra de Venise 1998

Sorties les mercredis 28 avril 1999 et 8 janvier 2020

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A-t-on jamais pu suivre Abel Ferrara dans son monde fantasmé d’addictions, d’obsessions circulaires, de vampires démiurges et d’âmes torturées ?
Les mondes de Ferrara tournent autour de deux thèmes, le complot (ou la trahison) et l’autodestruction.
Le complot vient de l’Autre, qu’il soit un extraterrestre (Body Snatchers,) la société (Bad Lieutenant) ou tout simplement votre compagnon ( (The Blackout.) (1)
L’autodestruction, c’est pour la survie, et parce qu’on ne peut pas comprendre.

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New Rose Hotel est l’aboutissement paroxystique de ces leitmotive. Un vase clos, comme toujours, un monde restreint mais qui étouffe sous la chape du monde off, dictatorial et avilissant. Le complot généralisé, tout le monde trahit tout le monde et la vérité est ailleurs, personne ne sait et s’enferme alors dans une fuite en avant paranoïaque, où la survie même est plus importante que la réalisation de sa propre tromperie. Tout est faux, tout le monde ment, tout le monde est dupe.

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Et ça commence bien, dans un bocal saumâtre de gangstérisme et de prostitution : on kidnappe les élites mathématiques, on appâte les cerveaux abstraits avec de la chair bien concrète, il y a les alliances contre-nature, les amours feintes, les serpents (venimeux Christopher Walken), le diable qui chute (Willem Dafoe, bien entendu), la nouvelle Ève tentatrice et traîtresse (Asia Argento, la beauté inquiétante), le Mal, quoi.

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Qu’est-ce que le Mal pour Ferrara ? Les bordels, la Mafia, la mondialisation, la technocratie, la science manipulée, les forces obscures du complot. Cela pourrait être un discours de Le Pen, il ne s’agit que d’un mauvais Wenders, celui de Si loin, si proche, avec la même réflexion trop réflexive sur le pouvoir des images sur la vérité (mon Dieu, il faudrait bannir les images vidéo du cinéma), sur la société pourrie et la manipulation par un Puppet-Master polymorphe et invisible. Il est bien là l’objet du film, faire de l’incompréhensible pour démontrer au spectateur qu’il ne sait rien de ce monde pourri.

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Alors Abel Ferrara en rajoute dans l’abscons et le pseudo-inquiétant, les images torturées et le montage nonsensique. Il s’escrime encore à créer du sensoriel pour dire le malaise de cette humanité qui s’autophagie, les hommes victimes de leur soif de pouvoir, et la femme en Mal absolu, évidemment.

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Abel Ferrara a trop lu la Bible, il a trop ingurgité de Godard aussi.
Mais ce n’est pas avec une bande son sursaturée ou une voix off sursignifiante, ni avec une dramaturgie basée sur la répétition de bribes de dialogues et l’ellipse surrévélatrice que l’on fait du Godard. Et ce n’est certainement pas le catastrophique dernier quart du film, montage d’extraits des trois premiers quarts (on croit un moment que le projectionniste s’est emmêlé les bobines) censé questionner la réalité, l’état des choses - en fait, un pitoyable flashback de déjà-vu qui ne produit rien - qui portera le réalisateur au panthéon des révolutionnaires de la narration ou des créateurs d’images neuves.

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Cette boursouflure formaliste, ce monstre de prétentions pseudo-sociologiques qu’est New Rose Hotel a au moins le mérite d’affirmer que Ferrara n’est jamais aussi bon que lorsqu’il se réapproprie sobrement les vieux schémas classiques du film de genre, qu’il s’agisse du film noir (Nos funérailles, King of New York) (2) ou du film fantastique (Body Snatchers.) Tout le reste n’est que fruit du délire d’un petit-maître, trop shooté aux images des vrais modernes, qui cherche désespérément à faire passer le cinéma dans une hypothétique ère cubiste, à grand renfort de clichés et de broyage d’imageries saint-sulpiciennes.

Jérôme Fabre
Jeune Cinéma n°255, mai-juin 1999

1. Bad Lieutenant (1992) ; Body Snatchers, l’invasion continue (Body Snatchers, 1993) ; The Blackout (1997).

2. King of New York (1990) ; Nos funérailles (The Funeral, 1996).


New Rose Hotel. Réal, sc : Abel Ferrara ; sc : Christ Zois, d’après William Gibson ; ph : Ken Lesch ; mont : Jim Mol, Anthony Redman ; mu : Schooly D. Int : Christopher Walken, Willem Dafoe, Asia Argento, Annabella Sciorra, John Lurie (USA, 1998, 93 mn).



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