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Buache, Freddy (1924-2019)
Souvenirs littéraires
publié le jeudi 12 septembre 2019

par Lucien Logette
Jeune Cinéma n°395, été 2019

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Parler de Freddy à l’imparfait, on savait que cela devait arriver un jour. (1)
Mais on n’y pensait guère : même s’il ne quittait plus que pour des occasions exceptionnelles - la remise, il y a deux mois, dans sa ville de Lausanne, de la médaille honoraire de la FIAF - son repaire du chemin de la Vallombreuse, il n’était jamais loin, au téléphone ou à portée de mail. Toujours en éveil : les jambes étaient moins vaillantes, mais la tête demeurait intacte pour faire partager ses enthousiasmes (limités, depuis quelques années, face au formatage des scénarios et des films, et on le comprenait) ou commenter le dernier numéro de Jeune Cinéma, dont il était un abonné sans faille.

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On n’entrera pas ici dans les détails biographiques, repris dans les nécrologies qui lui ont été justement consacrées après sa disparition le 28 mai 2019. Freddy a une entrée dans le Petit Larousse, une notice wikipedia sur Internet, chacun y trouvera l’essentiel.
Pour le reste, tout ce qui concerne son enfance, sa rencontre déterminante avec Henri Langlois, ses découvertes littéraires et cinématographiques, il suffit de recourir à ses entretiens avec Christophe Gallaz & Jean-François Amiguet (2) ou de regarder le documentaire de Michel Van Zèle (3). Tous emplis de propos d’une passion jamais éteinte - ses admirations et ses dégoûts, il les énonçait avec la même fougue irréductible qu’à ses débuts, lorsqu’il découvrait L’Âge d’or ou Loulou.

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Curieusement, c’est moins le cinéma que la littérature qui a alimenté nos conversations. À quelques cinéastes près, nous avions les mêmes auteurs de chevet, Buñuel, Huston, Stroheim, Franju, Paul Leni, Daniel Schmid, Michel Soutter - pourquoi discuter de l’indiscutable ? Et à quoi bon approfondir nos divergences sur Godard et les Straub, chez lesquels il trouvait des beautés pour nous indiscernables ?

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En revanche, prose et poésie en général, romandes en particulier, c’était là un territoire de connivence partagée. Ramuz, évidemment, malgré sa gloire internationale. Mais aussi ces écrivains vaudois oubliés, Catherine Colomb (nous étions d’accord : Châteaux en enfance est bien son meilleur roman) ou le grand (quoique Genevois) Pierre Girard. Et Freddy était la seule personne que l’on connaisse qui ait rencontré (et côtoyé) deux immenses écrivains, Gustave Roud, le poète du Haut-Jorat - c’est son Requiem qui nous vient aux lèvres en écrivant ces lignes - et Charles- Albert Cingria.

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Lorsqu’il nous raconta un jour, entre deux films, lors d’un CiCi à Saint-Denis, qu’il était chargé (il avait alors 20 ans) par Albert Skira, directeur de l’excellent Labyrinthe (4) de régler en espèces les piges mensuelles de Charles-Albert et que celui-ci les convertissait immédiatement en fillettes de vin blanc du pays dont il régalait Freddy, celui-ci prit à nos yeux une dimension supplémentaire. (5)

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Car la poésie, si elle apparaît peu dans sa bibliographie considérable - entre 1956 (Contre-chants) et 2017 (Anémic cinéma), (6) il n’a pas cessé de publier - lui tenait à cœur. Suffisamment pour qu’il compose et fasse éditer, en 2009, pour le très petit nombre, Répertoire après la tempête, étonnant ouvrage mettant en miroir ses poèmes manuscrits et des dessins de Valentine Schopfer.

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Ce n’était pas un poète de l’ineffable mallarméen. Le surréalisme avait laissé des traces, ce qui est la moindre des choses lorsque l’on entre en cinéma après que Un chien andalou vous a sauté au visage.

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Depuis quelques années, on ne le voyait plus à Cannes - où il avait été décoré, en récompense de sa présence assidue, de la médaille d’or du soixantième anniversaire - et son fauteuil, le premier à droite au premier rang du Grand Théâtre Lumière (on ne l’a jamais vu assis ailleurs), était désormais occupé, à la séance du matin, par des clampins qui ne savaient pas qu’il s’agissait d’un siège historique.

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Il fut de tous les rendez-vous lyonnais d’octobre du Festival Lumière, jusqu’en 2017 - l’an dernier, en 2018, le déplacement était déjà devenu trop lourd. (7)

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L’amitié avec lui était chose simple : une fois adoubé, il n’y avait pas de retour en arrière. Et ils sont nombreux les souvenirs d’instants suspendus de compagnonnage, ponctués de sa voix inimitable, autour d’une table à Serrières chez les Chardère, à Lausanne, dans cet étrange hôtel qu’il nous avait conseillé et qui n’avait pas changé depuis le passage de Strindberg un siècle plus tôt, à Cannes, à la terrasse de La Potinière, à l’Institut Lumière, dans la bibliothèque Raymond-Chirat.
C’était un personnage historique. C’était avant tout un ami.

Lucien Logette
Jeune Cinéma n°395, été 2019

1. Freddy Buache (1924-2019) est mort le 28 mai 2019, à Lausanne. Il a dirigé la Cinémathèque suisse de 1951 à 1996.

2. Christophe Gallaz & Jean-François Amiguet, Derrière l’écran, Paris, Payot, 1995. Réédition chez L’Âge d’Homme en 2009.

3. Freddy Buache, passeur du 7e Art de Michel Van Zèle (2012).
Cf. le coffret DVD, contenant également Freddy Buache. Le Cinéma de Fabrice Aragno à partir des archives de la Radio Télévision suisse et de la Cinémathèque suisse, et un inédit de Marie-Magdeleine Brumagne.

4. L’éditeur d’art Albert Skira (1904-1973) était suisse. Il a notamment publié l’hebdomadaire Labyrinthe de 1944 à 1946, avec la complicité de Giacometti et de Balthus. Le Musée Rath à Genève a consacré une exposition au périodique (9 avril-5 juillet 2009).

5. Charles-Albert Cingria (1883-1954). Cf. Association des Amis de Charles-Albert Cingria.

6. Contre-chants, Lausanne, Carré rouge, 1956 ; Anémic Cinéma (1996-2012), Lausanne, L’Âge d’homme, 2017.

7. Une de ses dernières interventions publiques a eu lieu à Lyon, avec Michel van Zèle, dans le cadre des Causeries du IIIe organisées par Bernard Chardère et Sonia Bove, le 26 mai 2016.
Cf. aussi les témoignages de Bernard Chardère, Jacques Charmatz et Jean-François Camus, avec les dessins de Valentine Schopfer, dans Jeune Cinéma n°395, été 2019.



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